Bac Français écrit 2026 — 12 œuvres + méthodologie

Lettres d'une Péruvienne — Françoise de Graffigny (1747)

Objet d'étude : La littérature d'idées du XVIᵉ au XVIIIᵉ siècle. Parcours associé : « Un nouvel univers s'est offert à mes yeux ». Probabilité 2026 (analyse Innovaweb) : ⭐⭐⭐⭐⭐ — Très élevée.

L'œuvre en bref

Roman épistolaire en 41 lettres (38 en 1747, 41 dans l'édition définitive de 1752). Une jeune princesse inca, Zilia, fiancée au prince Aza, est arrachée à son royaume par les conquistadors espagnols, puis recueillie par un noble français, Déterville, qui s'éprend d'elle. Bloquée en France, elle apprend la langue, observe la société française, et écrit à Aza des lettres qu'elle ne peut envoyer.

L'œuvre combine roman sentimental, récit philosophique (à la manière des Lettres persanes de Montesquieu) et manifeste pour l'éducation des femmes. Énorme succès de librairie au XVIIIᵉ siècle (plus de 130 éditions avant 1830).

Auteure et contexte

  • Françoise de Graffigny (1695-1758), née à Nancy, mariée à 17 ans à un homme violent dont elle se sépare. Devient salonnière à Paris, amie de Voltaire et de Mme du Châtelet.
  • Publication anonyme en 1747, immédiatement attribuée. Édition revue et augmentée en 1752.
  • Période des Lumières : Voltaire publie Zadig en 1747 ; Montesquieu, De l'esprit des lois en 1748 ; Diderot et d'Alembert préparent l'Encyclopédie (1751).
  • Parente directe des Lettres persanes de Montesquieu (1721) : même procédé du regard étranger sur la France.
  • Premier roman français écrit par une femme à figurer durablement dans le canon littéraire.

Structure du roman

41 lettres adressées par Zilia à son fiancé Aza (dont quelques-unes à Déterville à la fin). Trois grandes phases :

PhaseLettresSujet
I. CaptivitéI-XVEnlèvement par les Espagnols, voyage en mer. Zilia écrit avec des quipos (cordelettes nouées des Incas), puis perd cet outil et se met au français.
II. Découverte de la FranceXVI-XXIXVie à Paris chez Déterville. Observations critiques sur la société française : religion, mariage, éducation, parures, hypocrisies.
III. Désillusion et émancipationXXX-XLIZilia apprend qu'Aza, retrouvé, l'a oubliée. Refus du mariage avec Déterville. Choix radical : vivre seule, étudier, posséder un domaine.

Thèses majeures à maîtriser

1. Critique de la société française par un regard étranger

Procédé du regard naïf (de l'étrangère). Ce qui paraît normal aux Français paraît absurde à Zilia : la religion catholique, le mariage forcé, la condition des femmes, la frivolité mondaine. C'est l'ostranenie du XVIIIᵉ siècle (défamiliarisation).

2. Plaidoyer pour l'éducation des femmes

Zilia découvre en France que les femmes y sont frivoles parce qu'on les rend frivoles : on ne leur enseigne rien d'utile (mathématiques, sciences, philosophie) ; on les forme à plaire. Ce diagnostic anticipe Mary Wollstonecraft (1792), Olympe de Gouges, et tout le combat féministe moderne.

Que les femmes y vivent presque comme des esclaves ! (lettre XXXIV)

3. Rejet du modèle du mariage

Au XVIIIᵉ siècle, le roman féminin se termine quasi systématiquement par un mariage. Graffigny inverse cette norme : Zilia refuse d'épouser Déterville (qui est aimable, riche, fidèle). Elle choisit la solitude studieuse. C'est révolutionnaire.

4. Critique du colonialisme espagnol

L'œuvre dénonce les conquistadors (« sauvages », « cruels », « avides ») par le récit de l'enlèvement. Zilia est arrachée au Pérou par la violence. Critique implicite : les Européens « civilisés » se comportent en barbares.

5. Relativisme culturel

La civilisation inca est présentée comme digne, harmonieuse, supérieure sur certains aspects (égalité des genres, religion solaire claire). Inversion des hiérarchies coloniales.

Procédés stylistiques caractéristiques

  • Roman épistolaire : forme privilégiée du XVIIIᵉ siècle pour l'exploration psychologique et la critique sociale (Richardson, Rousseau, Laclos).
  • Voix de Zilia à la première personne : intimité, sincérité supposée, immédiateté du sentiment.
  • Lettres sans réponse : Aza ne répond jamais (au moins jusqu'à la révélation finale). Zilia parle dans le vide — métaphore de l'isolement de la femme/de l'étrangère.
  • Néologismes incas : quipos, Cuzco, Aza, Yalour (le Soleil)… Ils créent un effet d'authenticité exotique.
  • Procédé du regard naïf : Zilia décrit sans comprendre (la messe : « ils s'agenouillent devant un homme vêtu d'or »), ce qui produit une critique implicite.
  • Style classique : phrases longues, vocabulaire choisi, ton noble. Pas de familiarité.
  • Champs lexicaux : la lumière (le Soleil), les liens (les quipos, les chaînes), la captivité, la liberté.

Citations à mémoriser

CitationContexte
Un nouvel univers s'est offert à mes yeux.Lettre de l'arrivée en France
Il en coûte beaucoup pour s'instruire.Réflexion sur l'apprentissage
Les Français sont les êtres les plus inconstants et les plus inconséquents que j'aie jamais imaginés.Critique des mondains
Les femmes y vivent presque comme des esclaves.Lettre XXXIV — féminisme
Le plaisir d'être […] est en moi-même.Lettre finale, choix de la solitude

Toutes dans le domaine public.

Sujets-types probables

Sujet 1 — « Un nouvel univers s'est offert à mes yeux. » Le parcours de Zilia est-il un parcours d'émancipation ?

Problématique : Zilia gagne-t-elle vraiment quelque chose en s'arrachant à son monde inca, ou perd-elle plus qu'elle ne gagne ?

Plan :

  • I. Apparemment, c'est une chute. Elle est arrachée à son fiancé, à son pays, à sa culture, par la force coloniale. Solitaire, étrangère, captive de fait dans la maison de Déterville.
  • II. Mais elle gagne une lucidité critique. Forcée d'observer une société qui n'est pas la sienne, elle voit ce que les Français ne voient plus : injustices, hypocrisies, condition féminine.
  • III. Et elle gagne surtout une autonomie. À la fin, elle refuse le mariage, choisit ses études, achète un domaine, vit pour elle. C'est un nouvel univers au sens propre : un univers qu'elle se donne à elle-même.

Sujet 2 — Le roman de Graffigny est-il un roman sentimental ou un roman philosophique ?

Plan :

  • I. C'est un roman sentimental. Histoire d'amour interrompu (Aza), nouvel amour ignoré (Déterville), tristesse, soupirs, larmes. Cadre du roman du XVIIIᵉ.
  • II. C'est aussi un roman philosophique. Critique de la société, plaidoyer pour l'éducation, regard étranger. Lecture des Lettres persanes en arrière-plan.
  • III. La force de l'œuvre est de nouer les deux. L'expérience sentimentale de Zilia est le moteur de sa critique : c'est parce qu'elle souffre qu'elle voit clair. Le sentiment fonde la lucidité, comme chez Rousseau.

Sujet 3 — Le refus final du mariage par Zilia est-il un geste de désespoir ou un geste de liberté ?

Plan :

  • I. Il pourrait passer pour un repli douloureux. Aza l'a trahie ; Déterville la fatigue ; elle se retire. Lecture pessimiste : la solitude par défaut.
  • II. Mais le texte affirme l'inverse. Zilia parle de plaisir, de joie, d'études — pas de retrait amer. Elle choisit la solitude positive.
  • III. C'est un geste révolutionnaire pour 1747. Aucune héroïne du XVIIIᵉ ne refuse un beau mariage par choix d'autonomie. Graffigny invente une forme de fin de roman féministe avant le mot.

Pièges classiques à éviter

  1. Confondre Graffigny avec Montesquieu. Le procédé épistolaire est emprunté, mais Graffigny est plus radicale sur les femmes (Montesquieu reste prudent).
  2. Voir Zilia comme une victime passive. Elle est l'héroïne active — elle apprend, observe, juge, choisit. C'est précisément l'enjeu.
  3. Réduire l'œuvre à de l'exotisme. Le décor inca est très imaginaire (Graffigny n'a jamais quitté la France). Le Pérou est un dispositif littéraire, pas un sujet ethnographique.
  4. Ignorer la dimension religieuse. La critique de la religion catholique (la messe vue comme étrange) est centrale. Risquée à publier en 1747.
  5. Sous-estimer la fin. La solitude finale n'est pas un échec narratif : c'est l'apogée philosophique du roman.

Liens avec le parcours « Un nouvel univers s'est offert à mes yeux »

  • Montesquieu, Lettres persanes (1721) — modèle générique du regard étranger.
  • Voltaire, Candide (1759) — autre voyage initiatique critique.
  • Rousseau, Émile (1762) — éducation, mais où il refuse l'éducation savante des filles : Graffigny en est un contre-modèle.
  • Mary Wollstonecraft, Vindication of the Rights of Woman (1792) — postérité féministe.
  • Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791).
  • Mme du Châtelet, Discours sur le bonheur (1779) — autre voix féminine philosophique du XVIIIᵉ.

Connexions transversales (autres œuvres au programme)

  • La Boétie, Discours de la servitude volontaire : autre dénonciation des soumissions consenties — Graffigny l'applique aux femmes.
  • Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes : autre Lumières naissantes — Fontenelle ouvre l'esprit au cosmos, Graffigny au regard de l'autre.
  • Manon Lescaut : autre roman du XVIIIᵉ avec une héroïne à la marge — mais Manon reste prisonnière de sa passion, là où Zilia s'en émancipe.

Q&R utiles pour le tuteur IA

Q : Qu'est-ce qu'un quipo ? R : Cordelette nouée que les Incas utilisaient pour conserver des informations (statistiques, calendriers, peut-être récits). Dans le roman, Zilia s'en sert pour écrire à Aza les premiers temps, avant de passer à l'écriture française. Le quipo est un symbole : l'écriture inca face à l'écriture française.

Q : Pourquoi le roman est-il épistolaire ? R : (1) Convention du genre au XVIIIᵉ siècle. (2) Permet la voix subjective de Zilia, sa progression psychologique. (3) Montre la solitude (lettres sans réponse). (4) Permet d'alterner les sujets (sentiment / observations critiques) sans rompre la cohérence.

Q : Pourquoi Zilia refuse-t-elle Déterville ? R : Plusieurs raisons combinées : (1) elle ne l'aime pas (au moins pas comme Aza). (2) Le mariage l'enchaînerait après une vie déjà marquée par la captivité. (3) Elle a découvert le plaisir de l'étude et veut continuer. (4) Geste philosophique : montrer qu'une femme peut vivre sans mari.

Q : Le roman a-t-il été reçu comme féministe ? R : Pas le mot, qui apparaît seulement à la fin du XIXᵉ siècle. Mais oui : les contemporains ont salué la fin originale, les critiques se sont divisés. Plusieurs « suites » apocryphes ont re-marié Zilia à Déterville pour « réparer » la fin, ce qui prouve son caractère subversif.

Q : Comment Graffigny évite-t-elle la censure religieuse ? R : (1) La narratrice est étrangère, donc « ne comprend pas » la religion catholique : on peut faire passer la critique pour de l'incompréhension naïve. (2) Pas de blasphème direct. (3) La religion solaire des Incas est respectueuse, elle n'attaque pas frontalement le christianisme. Stratégie d'esquive typique des Lumières.

Q : Que faut-il connaître du Pérou inca pour la dissertation ? R : Quelques points : (1) capitale Cuzco. (2) Religion solaire monothéiste (le Soleil = Yalour). (3) Société hiérarchique mais avec égalité des genres relative. (4) Les Vierges du Soleil (rôle de Zilia). (5) Conquête espagnole (Pizarro, 1532). Tout cela est largement imaginé par Graffigny — peu importe : c'est de la littérature.

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