Interprofessionnalité et coordination
Cadre programme : référentiel infirmier 2026 (arrêté du 20 février 2026), Domaine D « Communication, travail en équipe et leadership ». Correspond à l'ex-UE 3.3 (référentiel 2009).
Pourquoi c'est central pour l'IDE : les outils de coordination (staff, relève, chemin clinique, réunions pluriprofessionnelles) sont les dispositifs concrets qui transforment un groupe de professionnels en équipe de soin cohérente. L'IDE y joue un rôle actif de producteur et de récepteur d'information.
1. L'interprofessionnalité : définition et enjeux
1.1 Définition
L'interprofessionnalité désigne la pratique dans laquelle des professionnels de disciplines différentes interagissent de façon intentionnelle, continue et structurée pour fournir une prise en charge globale et cohérente. Elle va plus loin que la simple coexistence ou la multidisciplinarité.
| Concept | Définition | Limite |
|---|---|---|
| Unidisciplinaire | Chaque professionnel travaille seul dans son champ | Pas de coordination ni de vue d'ensemble |
| Multidisciplinaire | Plusieurs professionnels interviennent chacun de leur côté | Coordination minimale, risque de fragmentation |
| Pluridisciplinaire | Plusieurs professionnels collaborent mais restent centrés sur leur discipline | Communication occasionnelle |
| Interprofessionnelle | Collaboration structurée, objectifs partagés, décision collective | Nécessite des outils et une culture partagée |
Point clé : l'interprofessionnalité n'est pas un idéal philosophique. Elle a des effets mesurés : réduction des erreurs, meilleure cohérence des soins, satisfaction des patients et des professionnels. Les recommandations de l'OMS (depuis 2010) encouragent sa généralisation.
1.2 Conditions nécessaires à l'interprofessionnalité
- Confiance mutuelle : chaque professionnel reconnaît la compétence des autres.
- Respect des rôles : clarifier qui décide quoi évite les conflits de territoire.
- Culture de la communication : information partagée et accessible.
- Leadership partagé : selon la situation, le leader peut être le médecin, l'IDE ou un autre professionnel (le kiné dirige la rééducation, l'IDE coordonne l'aspect infirmier).
- Outils de coordination : sans supports structurés, l'interprofessionnalité reste informelle et fragile.
2. La relève infirmière
2.1 Définition et objectif
La relève (ou passation de consignes) est la transmission orale (et/ou écrite) des informations essentielles sur les patients entre l'équipe sortante et l'équipe entrante. Elle assure la continuité des soins et prévient les pertes d'information.
La relève est un moment à haut risque d'erreur si elle est incomplète, interrompue ou bâclée. La HAS identifie la relève inadéquate comme un facteur d'événement indésirable.
2.2 Contenu d'une relève de qualité
Pour chaque patient, la relève doit couvrir :
- Identité et contexte : nom, âge, motif d'hospitalisation, date d'entrée.
- État clinique actuel : paramètres vitaux du dernier bilan, douleur, état psychologique, alimentation, mobilité.
- Soins réalisés dans le service : traitements administrés, pansements réalisés, examens effectués.
- Événements du service : complication survenue, chute, refus de soins, agitation.
- Soins prévus pour le service suivant : traitement à l'heure X, examen programmé, sortie prévue, appel de famille.
- Éléments de vigilance : allergie, mesure d'isolement, patient sous contentions, patient à risque de fugue, refus de soins persistant.
2.3 Les formes de la relève
- Relève orale en salle de soins : la plus courante. Risque de dérangement et de perte de concentration.
- Relève au lit du patient (bedside handover) : le patient est impliqué dans sa prise en charge. Recommandée par la HAS pour les transmissions ciblées. Nécessite le respect de la confidentialité en chambre partagée.
- Relève écrite uniquement : déconseillée seule, risque de perte d'information non formalisable par écrit (ton, urgence ressentie).
Mnémo : SBAR adapté à la relève : Situation (qui est le patient, motif), Background (contexte clinique), Assessment (état actuel, soins réalisés), Recommandation (soins prévus, vigilances). Voir fiche « La communication professionnelle (SBAR) ».
3. Le staff pluriprofessionnel
3.1 Définition
Le staff (réunion de concertation clinique) est une réunion regroupant plusieurs professionnels de disciplines différentes pour discuter de la situation d'un ou plusieurs patients. Il peut être quotidien, hebdomadaire ou ponctuel.
3.2 Formes et objectifs
| Type de staff | Fréquence habituelle | Participants types | Objectifs |
|---|---|---|---|
| Staff médical quotidien | Quotidien | Médecins (chef, internes), IDE référent | Tour de service, décisions diagnostiques et thérapeutiques |
| Staff pluriprofessionnel | Hebdomadaire ou bi-hebdomadaire | Médecin, IDE, AS, kiné, ergo, assistante sociale, psychologue | Évaluation globale, préparation de la sortie, objectifs de prise en charge |
| RCP (réunion de concertation pluridisciplinaire) | Selon les services (oncologie, neurologie...) | Spécialistes de plusieurs disciplines | Décision thérapeutique collégiale (ex. : indication d'une chimiothérapie) |
| Réunion d'équipe | Mensuelle ou bimensuelle | Toute l'équipe soignante | Questions organisationnelles, qualité des soins, vie d'équipe |
Point clé : la RCP est une obligation réglementaire dans certains domaines (oncologie notamment). La décision collégiale prise en RCP protège les professionnels et le patient.
3.3 Contribution de l'IDE au staff
L'IDE ne vient pas en observateur. Elle apporte :
- L'observation clinique continue (elle connaît le patient sur les 24 heures).
- Les informations sur le vécu du patient (douleur, anxiété, refus de soins).
- Les données de surveillance (constantes, hydratation, mobilité).
- Les questions de l'équipe soignante de proximité.
- Les informations relatives à la famille et à l'entourage.
En pratique : préparer sa contribution au staff avant la réunion : avoir lu le dossier, noté les éléments saillants du service, identifié les questions à soumettre au médecin. Ne pas arriver « à l'improviste ».
4. Le chemin clinique
4.1 Définition
Le chemin clinique (ou parcours de soins type, ou clinical pathway) est un outil de planification prospective des soins pour une pathologie ou une intervention donnée. Il définit, étape par étape et jour par jour, les soins infirmiers, les actes médicaux, les examens, les critères d'orientation et les objectifs de sortie.
4.2 Utilité et application
- Il standardise la prise en charge pour les patients présentant une même situation clinique (ex. : chemin clinique pour la prothèse totale de hanche).
- Il permet à chaque professionnel de savoir ce qui est attendu de lui à chaque étape.
- Il facilite la coordination car tous les acteurs suivent la même feuille de route.
- Il est adapté si la situation du patient s'éloigne de la norme (variante documentée dans le dossier).
En pratique : si un patient en chemin clinique ne remplit pas les critères de sortie à J+4 (ex. : fièvre, douleur non contrôlée), l'IDE le signale lors du staff et cela déclenche une évaluation médicale. Le chemin clinique n'est pas rigide : il fournit un cadre, pas une obligation aveugle.
5. Les autres outils de coordination
5.1 La réunion de synthèse et le projet de soins individualisé
La réunion de synthèse vise à élaborer ou réviser le projet de soins individualisé d'un patient complexe (patient polypathologique, en soins palliatifs, en réhabilitation longue durée). Elle implique tous les professionnels en contact avec le patient.
Le projet de soins individualisé formalise :
- Les objectifs de soin définis avec le patient et sa famille.
- Les rôles de chaque professionnel dans la poursuite de ces objectifs.
- Les critères d'évaluation et les échéances de réévaluation.
5.2 Les protocoles pluriprofessionnels
Certains établissements élaborent des protocoles pluriprofessionnels (ou protocoles de coopération entre professionnels de santé, prévus par la loi de 2009 dite loi HPST) qui encadrent des pratiques dérogeant aux attributions habituelles : par exemple, un IDE habilitée à renouveler une ordonnance de patients diabétiques stables sous supervision médicale.
5.3 La messagerie sécurisée de santé
La coordination avec les professionnels hors service (médecin traitant, spécialiste en ville, HAD) se fait de plus en plus via la messagerie sécurisée de santé (MSS, système MSSanté en France). C'est un canal d'échange confidentiel et traçable. (Voir fiche « La transmission numérique en équipe (réforme 2026) ».)
Vocabulaire essentiel
- Interprofessionnalité : collaboration structurée entre professionnels de disciplines différentes autour d'objectifs partagés pour un patient.
- Multidisciplinarité : plusieurs disciplines interviennent mais de façon non nécessairement coordonnée.
- Relève : transmission orale et/ou écrite des informations sur les patients à la prise de service.
- Staff : réunion de concertation clinique pluriprofessionnelle.
- RCP (réunion de concertation pluridisciplinaire) : décision thérapeutique collégiale, obligatoire dans certains champs (oncologie).
- Chemin clinique : plan de soins standardisé et prospectif pour une pathologie ou une intervention donnée.
- Projet de soins individualisé : plan personnalisé d'objectifs et d'interventions élaboré avec le patient.
- Protocole de coopération : disposition légale (loi HPST 2009) permettant à un professionnel de santé de réaliser des actes dépassant ses attributions habituelles sous conditions strictes.
- Bedside handover : relève réalisée au lit du patient, avec implication de celui-ci.
- MSSanté : messagerie sécurisée de santé, système national de communication confidentielle entre professionnels de santé.
Points clés à retenir
- L'interprofessionnalité va au-delà de la multidisciplinarité : elle suppose des objectifs partagés, une communication structurée et une décision collective.
- La relève est un moment à haut risque d'erreur. Son contenu doit être exhaustif et structuré (SBAR ou équivalent). La relève au lit du patient est recommandée par la HAS.
- Le staff pluriprofessionnel est l'espace de décision collective. L'IDE y apporte l'observation clinique continue : son rôle est actif, pas passif.
- Le chemin clinique standardise la prise en charge mais n'est pas une contrainte rigide : toute déviation doit être documentée et évaluée.
- La RCP est une obligation réglementaire dans certains champs. La décision collégiale protège le patient et les professionnels.
- Les outils de coordination (relève, staff, chemin clinique, projet de soins) ne se substituent pas à la communication informelle mais la renforcent et la tracent.
Pièges fréquents
- Confondre staff médical et staff pluriprofessionnel : le staff médical réunit les médecins ; le staff pluriprofessionnel intègre les IDE, AS, kiné, ergo et autres. Ce ne sont pas les mêmes objectifs ni les mêmes participants.
- Négliger la préparation de la relève : une relève bâclée ou incomplète est une source directe d'événement indésirable. Elle doit être préparée, pas improvisée en 30 secondes.
- Croire que le chemin clinique est obligatoirement suivi : il est un cadre, pas un carcan. Si le patient ne correspond pas au profil type, on adapte et on documente.
- Oublier que l'IDE peut demander un staff : la demande de staff ne vient pas seulement du médecin. Une IDE qui observe une évolution préoccupante peut et doit solliciter une réunion pluriprofessionnelle.
- Assimiler interprofessionnalité et dissolution des responsabilités : travailler ensemble ne signifie pas que tout le monde est responsable de tout. Les responsabilités restent individuelles dans chaque champ de compétences.
- Passer la relève en cours de soin d'un autre patient : la relève est une transmission de responsabilité. Elle doit être un temps dédié, sans interruption majeure.
Q&R pour le tuteur IA
Q : Quelle est la différence entre un staff et une RCP ? R : Un staff est une réunion pluriprofessionnelle régulière portant sur la situation globale des patients du service. Une RCP (réunion de concertation pluridisciplinaire) est une réunion spécialisée, souvent réglementairement obligatoire dans certains domaines (oncologie notamment), qui vise à prendre une décision thérapeutique collégiale (choix du protocole de chimiothérapie, indication chirurgicale...). La RCP implique généralement des spécialistes de plusieurs disciplines médicales, pas forcément les paramédicaux du service quotidien.
Q : Comment structurer sa contribution à un staff pluriprofessionnel sans dominer ni être silencieux ? R : Préparer deux ou trois éléments factuels et pertinents : l'état clinique observé sur les dernières 24 heures, un élément clé que les autres professionnels n'ont pas pu observer (comportement nocturne, rapport avec la famille, refus alimentaire), une question ou une inquiétude concrète. Prendre la parole de façon factuelle (« j'ai observé que... », « lors de la nuit, le patient a... ») plutôt qu'interprétative. S'assurer que l'information transmise n'a pas été déjà partagée dans le dossier.
Q : Pourquoi la relève au lit du patient est-elle recommandée alors qu'elle pose des questions de confidentialité ? R : La relève au lit du patient (bedside handover) permet au patient d'être acteur de sa prise en charge, de corriger des erreurs d'information, de poser des questions et d'être informé des soins prévus. Les études montrent qu'elle améliore la satisfaction des patients et réduit les erreurs de transmission. Les questions de confidentialité se gèrent : en chambre individuelle, la relève complète est possible ; en chambre partagée, on adapte le niveau de détail, en partageant les informations sensibles en salle de soins et en réservant la partie interactive pour le lit.