Les formes galéniques
Cadre programme : référentiel infirmier 2026 (arrêté du 20 février 2026), Domaine B, UE B.1 « Sciences biomédicales » (pharmacologie). Correspond à l'ex-UE 2.11 (référentiel 2009).
Pourquoi c'est central pour l'IDE : reconnaître une forme galénique permet d'administrer correctement le médicament (ne jamais écraser un comprimé à libération prolongée, ne pas ouvrir une gélule gastro-résistante), d'éduquer le patient et d'éviter des accidents thérapeutiques graves liés à une mauvaise manipulation.
1. Définition et intérêt de la forme galénique
La forme galénique (ou forme pharmaceutique) désigne la présentation physique du médicament telle qu'elle est administrée au patient. Elle est mise au point par le pharmacien galéniste pour :
- Protéger le principe actif (stabilité, conservation).
- Adapter la libération du médicament dans le temps et le lieu (libération immédiate, prolongée, ciblée).
- Favoriser l'observance (goût, taille, fréquence des prises).
- Garantir la voie d'administration voulue.
En pratique : une même molécule active peut exister en plusieurs formes galéniques avec des profils d'absorption très différents. L'IDE vérifie toujours la forme prescrite et ne substitue pas une forme par une autre sans validation pharmaceutique ou médicale.
2. Les formes solides orales
2.1 Le comprimé
Le comprimé est la forme orale la plus répandue. Il est obtenu par compression de poudres.
Comprimé ordinaire (libération immédiate) :
- Désagrège rapidement dans l'estomac ou l'intestin.
- Peut en général être écrasé (en l'absence de revêtement particulier).
Comprimé enrobé ou pelliculé :
- Enveloppe de sucre ou de polymère.
- Protège le goût ou le principe actif des acides gastriques.
- Certains peuvent être écrasés si l'enrobage n'est pas gastro-résistant (vérification indispensable).
Comprimé gastro-résistant (entérosoluble) :
- Enrobage résistant au pH gastrique acide, se dissolvant dans l'intestin (pH alcalin).
- Protège le principe actif des sucs gastriques OU protège la muqueuse gastrique du principe actif (ex. : aspirine gastro-résistante).
- Absolument à ne pas écraser ou croquer : la protection est détruite et le médicament libéré brutalement dans l'estomac.
Comprimé orodispersible (ODT) :
- Se dissout rapidement sur la langue sans eau.
- Utile chez les patients dysphagiques ou refusant les comprimés entiers.
Comprimé sublingual :
- À placer sous la langue pour absorption par la muqueuse buccale.
- Ne pas avaler.
En pratique : ne jamais écraser un comprimé sans vérification préalable. La règle : si le comprimé présente une marque de sécabilité et que la forme galénique le permet, il peut être coupé ou écrasé. Sinon, demander au pharmacien une forme alternative adaptée.
2.2 La gélule
La gélule est une enveloppe rigide (gélule dure) ou souple (capsule) contenant une poudre, des granules ou un liquide.
- L'enveloppe est généralement en gélatine animale ou en HPMC (végétal).
- Certaines gélules contiennent des microgranules gastro-résistantes : ouvrir la gélule et vider les granules sur un aliment semi-liquide est possible pour les patients dysphagiques, mais les granules ne doivent pas être écrasées.
- Certaines gélules ne doivent pas être ouvertes (cytotoxiques : risque de contamination pour le soignant et le patient).
2.3 La poudre orale
Forme orale présentée en sachet ou en flacon, à dissoudre dans de l'eau avant l'administration. Exemples : certains antibiotiques en pédiatrie, préparations de laxatifs osmotiques.
2.4 Tableau récapitulatif des formes solides orales
| Forme | Écrasable | Ouvrable | Règle clé |
|---|---|---|---|
| Comprimé ordinaire (sécable) | Oui (si sécable) | Sans objet | Vérifier la sécabilité |
| Comprimé pelliculé simple | Souvent oui | Sans objet | Vérifier auprès du pharmacien |
| Comprimé gastro-résistant | Non | Sans objet | Jamais écraser ni croquer |
| Comprimé à libération prolongée (LP/LM/LA) | Non | Sans objet | Jamais écraser ni croquer |
| Gélule à granules gastro-résistants | Sans objet | Oui (granules intactes) | Ne pas écraser les microgranules |
| Gélule standard | Sans objet | Généralement oui | Vérifier (cytotoxiques : jamais) |
3. Les formes à libération prolongée
3.1 Principe et dénominations
Les formes à libération prolongée (LP) ou libération modifiée (LM / MR) libèrent le principe actif progressivement sur plusieurs heures, maintenant une concentration plasmatique stable et évitant les pics et les creux.
Dénominations les plus courantes (nomenclature variable selon les laboratoires) :
| Sigle | Signification | Remarque |
|---|---|---|
| LP | Libération prolongée | Le plus courant |
| LM | Libération modifiée | Terme générique |
| LA | Longue action | Certains antihypertenseurs |
| SR / MR | Sustained-release / Modified-release | Terminologie internationale |
| XR / XL | Extended-release | Terminologie internationale |
| OROS | Osmotic-Release Oral System | Système osmotique (ex. : metformine OROS) |
3.2 Règle absolue : ne jamais écraser ni croquer un comprimé LP
Écraser un comprimé LP détruirait le système de libération contrôlée : la totalité de la dose serait libérée en quelques minutes, entraînant un surdosage massif potentiellement fatal.
Exemples illustrant ce risque :
- Morphine LP écrasée : pic de morphine brutal, dépression respiratoire.
- Nifédipine LP écrasée : chute tensionnelle sévère.
- Tramadol LP écrasé : surdosage en opioïde.
En pratique : face à un patient dysphagique sous LP, l'IDE ne doit jamais écraser le médicament de sa propre initiative. Elle contacte le médecin prescripteur et le pharmacien pour obtenir une alternative galénique (solution buvable, patch, formes IV, etc.).
4. Les formes injectables
4.1 Solutions injectables
Présentées en ampoules, flacons, poches ou seringues préremplies. Stériles, apyrogènes.
Types selon la voie :
- Solution pour injection IV : miscible à l'eau, iso-osmotique ou à diluer.
- Suspension pour injection IM : particules en suspension (ex. : insuline NPH, certains vaccins). Ne jamais injecter par voie IV.
- Solution huileuse pour injection IM : à action très prolongée (ex. : certains antipsychotiques retard). Absolument à ne pas injecter en IV (embolie graisseuse).
4.2 Lyophilisats
Certains médicaments instables en solution sont commercialisés sous forme de poudre lyophilisée à reconstituer extemporanément (au moment de l'emploi). L'IDE respecte scrupuleusement le solvant prescrit et la concentration finale.
4.3 Préparations pour perfusion
Poches de 50 ml à 1 000 ml (NaCl 0,9 %, glucose 5 %, solutés composés). Certains médicaments y sont dilués pour perfusion IV lente.
Règles de sécurité :
- Vérifier la limpidité de la solution (trouble ou particules = refus).
- Vérifier la date de péremption et l'intégrité de l'emballage.
- Ne mélanger que des médicaments dont la compatibilité est vérifiée.
- Étiqueter toute préparation avec le nom du médicament, la concentration, la date, l'heure et le nom de l'IDE préparateur.
5. Les patchs et formes transdermiques
Voir fiche « Les voies d'administration » pour le mécanisme. Rappel des règles galéniques :
- Ne jamais couper un patch : les systèmes matriciels (réservoir distribué dans toute la surface) libèrent une dose proportionnelle à la surface ; couper modifie la dose de façon imprévisible. Les systèmes à membrane peuvent libérer d'un coup le réservoir si coupés.
- Conserver à l'abri de la chaleur (certains patchs de fentanyl libèrent plus vite à forte chaleur : fièvre, bain chaud, exposition solaire).
- Élimination : les patchs usagés de stupéfiants (fentanyl) doivent être repliés sur eux-mêmes (face collante sur face collante) et rapportés à la pharmacie ou éliminés selon les protocoles institutionnels.
6. Les collyres et formes ophtalmiques
Collyres (solutions ou suspensions) et pommades ophtalmiques sont administrés dans le cul-de-sac conjonctival inférieur.
Règles d'administration :
- Se laver les mains avant toute instillation.
- Ne pas toucher l'embout du flacon à la cornée ou aux cils (contamination).
- Attendre quelques minutes entre deux collyres différents.
- Obstruer le canal lacrymo-nasal par pression douce à l'angle interne de l'oeil après instillation pour limiter le passage systémique.
- Agiter le flacon si suspension (mention « agiter avant emploi »).
- Respecter la durée de conservation après ouverture (souvent 1 mois).
En pratique : certains collyres (bêtabloquants tels que le timolol, corticoïdes, anti-VEGF) peuvent avoir des effets systémiques significatifs par absorption nasale. L'IDE informe le patient de la technique d'occlusion nasolacrymale.
7. Les formes inhalées
Aérosols doseurs pressurisés (MDI) : boîtier sous pression délivrant une dose par actuation. Nécessite une coordination main-poumon.
Inhalateurs de poudre sèche (DPI) : turbuhaler, diskus, inhaler : déclenchés par l'inspiration du patient. Pas besoin de coordination mais nécessite un débit inspiratoire suffisant.
Nébuliseurs : transforment une solution liquide en aérosol par air comprimé ou ultrason. Utilisés chez les patients incapables d'utiliser les inhalateurs portatifs (enfants, BPCO sévère en crise).
8. Autres formes galéniques
| Forme | Voie | Exemples |
|---|---|---|
| Suppositoire | Rectale | Paracétamol, glycérine (laxatif), diazépam |
| Ovule, comprimé vaginal | Vaginale | Antifongiques (clotrimazole), oestrogènes locaux |
| Gouttes auriculaires | Auriculaire | Antibiotiques ORL, ceruminolytiques |
| Mousse / gel / crème / pommade | Cutanée | AINS topiques, antifongiques, corticoïdes |
| Sirop | Orale liquide | Antitussifs, antibiotiques pédiatriques |
| Solution buvable | Orale liquide | Alternative aux formes solides pour patients dysphagiques |
Vocabulaire essentiel
- Forme galénique : présentation physique du médicament (comprimé, gélule, injectable, patch, etc.).
- Principe actif : molécule thérapeutique contenue dans le médicament.
- Excipient : substance inactive entrant dans la composition de la forme galénique (liants, colorants, conservateurs).
- Libération prolongée (LP) : système galénique libérant le principe actif progressivement sur plusieurs heures.
- Gastro-résistant : résiste au pH acide gastrique, se libère dans l'intestin grêle.
- Lyophilisat : poudre obtenue par lyophilisation (déshydratation à froid), à reconstituer avant administration.
- Biodisponibilité : fraction du principe actif atteignant la circulation systémique (modulée par la forme galénique).
- Sécable : comprimé pouvant être coupé selon le trait de cassure prévu.
- Orodispersible : comprimé se dissolvant rapidement dans la bouche sans eau.
- Collyre : forme ophtalmique en solution ou suspension.
- MDI : inhalateur à dose mesurée pressurisé.
- DPI : inhalateur de poudre sèche (déclenché par l'inspiration).
Points clés à retenir
- La forme galénique détermine le profil d'absorption et la durée d'action du médicament : ne jamais la modifier sans validation.
- Ne jamais écraser un comprimé LP, gastro-résistant ou enrobé sans vérification : risque de surdosage brutal ou d'inefficacité.
- Ne jamais injecter par voie IV une suspension ou une solution huileuse prévue pour voie IM : risque d'embolie.
- Tout médicament préparé ou dilué doit être étiqueté (nom, concentration, date, heure, IDE préparateur).
- Les patchs ne doivent jamais être coupés ; retirer l'ancien avant d'en poser un nouveau.
- La durée d'ouverture des collyres doit être respectée (souvent 1 mois) ; noter la date d'ouverture sur le flacon.
- Face à un patient dysphagique, l'IDE ne modifie pas la forme galénique seule : elle contacte le médecin et le pharmacien.
Pièges fréquents
- Confondre « comprimé sécable » et « comprimé qui peut être écrasé » : un comprimé peut être coupé sur son trait de cassure sans être écrasé (un LP sécable peut être coupé mais jamais écrasé).
- Ouvrir une gélule contenant des poudres cytotoxiques : risque de contamination du soignant et de l'entourage (certains médicaments anticancéreux en gélule ne doivent jamais être ouverts en dehors d'une unité protégée).
- Administrer une suspension IM directement sans agitation : les particules sédimentent ; une injection sans agitation peut donner une dose partielle.
- Négliger la vérification de la limpidité d'une solution injectable : un précipité visible peut signaler une dégradation ou une incompatibilité.
- Confondre noms de spécialités similaires en LP et non-LP : par exemple Topalgic (tramadol immédiat) et Topalgic LP (tramadol retard) ont des schémas posologiques très différents. Lire systématiquement le nom complet sur la prescription et sur le conditionnement.
Q&R pour le tuteur IA
Q : Que faire si un patient sous morphine LP refuse d'avaler les comprimés entiers et demande à les écraser ? R : Ne jamais écraser un comprimé de morphine LP (libération prolongée). Écraser ces comprimés libérerait la totalité de la dose en quelques minutes, entraînant un surdosage aigu en opioïde (dépression respiratoire, somnolence profonde, risque vital). L'IDE explique calmement la raison au patient, contacte le médecin prescripteur et le pharmacien pour chercher une alternative : morphine à libération immédiate en solution buvable (Oramorph) ou administration par voie SC/IV selon l'état clinique.
Q : Pourquoi doit-on noter la date d'ouverture sur un flacon de collyre ? R : Les collyres contiennent des conservateurs limités en quantité. Après ouverture, le risque de contamination microbienne augmente progressivement malgré les conservateurs. La plupart des notices recommandent de jeter le flacon après 1 mois d'ouverture (délai variable selon les préparations). Au-delà, le risque d'infection oculaire est réel, notamment chez les patients immunodéprimés ou porteurs de lentilles de contact. L'IDE note la date d'ouverture sur le flacon et veille au respect de cette règle à chaque administration.
Q : Quelle est la différence entre un comprimé gastro-résistant et un comprimé LP ? R : Un comprimé gastro-résistant résiste au pH acide de l'estomac et se dissout dans l'intestin grêle (pH alcalin) : l'objectif est soit de protéger le principe actif de l'acidité gastrique, soit de protéger la muqueuse gastrique du médicament (aspirine gastro-résistante). La libération reste rapide mais se fait dans l'intestin. Un comprimé LP libère le principe actif progressivement pendant plusieurs heures, que ce soit dans l'estomac ou l'intestin : l'objectif est d'étaler l'absorption et d'obtenir une concentration stable dans le temps. Dans les deux cas, ces comprimés ne doivent pas être écrasés.