La posture d'encadreur
Cadre programme : référentiel infirmier 2026 (arrêté du 20 février 2026), Domaine D, UE D.3 « Formation, développement des compétences et analyse de pratiques ». Correspond à l'ex-UE 3.5 (référentiel 2009).
Pourquoi c'est central pour l'IDE : la posture de l'encadreur, faite de bienveillance et d'exigence articulées, détermine la qualité de la relation pédagogique et conditionne la capacité de l'étudiant à s'engager dans son apprentissage et à progresser, y compris dans les situations de difficulté.
1. La notion de posture professionnelle en pédagogie
La posture est la façon d'être et de se positionner d'un professionnel dans sa relation à l'autre. La posture de l'encadreur ne se réduit pas à des techniques ou des méthodes : elle engage sa personne, ses valeurs et sa vision du rôle éducatif. Elle est visible dans les attitudes, les comportements, la communication verbale et non verbale.
Une posture d'encadreur professionnelle articule :
- une dimension relationnelle : comment je me lie à l'étudiant (confiance, authenticité, respect),
- une dimension pédagogique : comment j'organise les apprentissages (exigences, méthodes, évaluation),
- une dimension éthique : comment je respecte l'étudiant comme sujet (droit à l'erreur, confidentialité, équité).
En pratique : un étudiant perçoit très vite si son tuteur est sincèrement disponible ou s'il l'encadre « en surplus » de ses soins. La posture se manifeste dans les petites choses : un regard attentif, une question posée après le soin, le temps pris pour un debriefing même court.
2. Bienveillance et exigence : une tension à tenir
2.1 La bienveillance
La bienveillance est la disposition à vouloir le bien de l'étudiant, à lui faire confiance dans ses capacités de progression et à l'accueillir avec respect. Elle se manifeste par :
- l'écoute active et non jugement,
- la reconnaissance des efforts et des progrès,
- le droit à l'erreur (sans tolérance de la faute professionnelle),
- la disponibilité et la régularité du soutien.
La bienveillance ne signifie pas l'absence d'exigence. Un tuteur bienveillant dit la vérité à l'étudiant, même quand elle est difficile à entendre.
2.2 L'exigence
L'exigence est la tenue ferme des standards professionnels et pédagogiques. Elle se manifeste par :
- la clarté sur les objectifs et les critères d'évaluation,
- l'identification explicite de ce qui n'est pas acceptable (manquement à la sécurité, comportements non professionnels),
- le refus de valider ce qui n'est pas acquis, même par compassion,
- la régularité et la cohérence des retours.
L'exigence sans bienveillance est de l'autoritarisme. La bienveillance sans exigence est de la complaisance. La posture professionnelle de l'encadreur tient les deux ensemble.
Mnémo : BE = Bienveillance + Exigence. Les deux piliers indissociables de la posture d'encadreur. Enlever l'un des deux les annule tous les deux.
2.3 L'alliance pédagogique
L'alliance pédagogique est la qualité du lien de travail entre le tuteur et l'étudiant. Elle repose sur :
- la confiance : l'étudiant croit que le tuteur veut son bien.
- l'accord sur les objectifs : tuteur et étudiant partagent une vision commune des buts du stage.
- la collaboration : les deux parties s'engagent activement dans le projet d'apprentissage.
Une alliance pédagogique solide est le terreau dans lequel les feedbacks difficiles peuvent être entendus et les erreurs peuvent être signalées sans crainte.
3. La relation pédagogique
3.1 Une relation asymétrique mais non hiérarchique
La relation pédagogique entre tuteur et étudiant est asymétrique : le tuteur a plus d'expérience, d'autorité pédagogique et de responsabilité. Mais cette asymétrie n'est pas hiérarchique au sens managérial : le tuteur n'est pas le supérieur de l'étudiant ; il est son guide temporaire.
Le tuteur ne doit pas confondre :
- Autorité pédagogique (légitime) : imposer des standards professionnels, recadrer des comportements dangereux, donner un avis évaluatif.
- Emprise relationnelle (illégitime) : dominer, humilier, dénigrer, mettre en compétition.
3.2 Les registres de communication de l'encadreur
| Registre | Exemple | Moment adapté |
|---|---|---|
| Explicatif | « Voici pourquoi on fait ainsi... » | Transmission d'un savoir ou d'une procédure |
| Interrogatif | « Pourquoi pensez-vous que... ? » | Développement du raisonnement |
| Encourageant | « Vous avez bien géré cette situation difficile. » | Renforcement, confiance |
| Recadrant | « Ce que vous avez fait n'est pas acceptable parce que... » | Manquement à un standard |
| Réflexif | « Comment avez-vous vécu ce moment ? » | Debriefing, développement de la réflexivité |
Le tuteur module son registre selon la situation. Un recadrage systématique appauvrit la relation ; un encouragement sans exigence la vide de sens.
3.3 Écoute active et communication non verbale
L'écoute active est la capacité à recevoir le message de l'étudiant dans toutes ses dimensions (cognitive et émotionnelle), sans interrompre, sans projeter, sans minimiser. Elle implique :
- de faire face à l'étudiant et de maintenir un contact visuel adapté,
- de reformuler pour vérifier la compréhension (« Si je comprends bien, vous dites que... »),
- d'accueillir les silences sans les combler immédiatement,
- de repérer les signaux non verbaux (posture fermée, voix hésitante, regard fuyant) qui signalent une difficulté non dite.
4. Gestion des difficultés relationnelles
4.1 Les situations de tension
Des tensions peuvent surgir dans la relation pédagogique pour diverses raisons : désaccord sur l'évaluation, sentiment d'injustice de l'étudiant, conflit de valeurs, fatigue mutuelle, difficultés de communication.
Principes de gestion des tensions :
- Nommer la tension sans l'amplifier : « J'ai l'impression qu'il y a un désaccord entre nous, parlons-en. »
- Séparer la personne et le problème : critiquer le comportement, jamais la personne.
- Chercher à comprendre le point de vue de l'étudiant avant de donner le sien.
- Ne pas régler une tension devant l'équipe ou dans la chambre d'un patient : trouver un espace privé.
- Alerter le référent de proximité ou le formateur IFSI si la tension persiste ou s'aggrave.
4.2 Lorsque l'étudiant remet en cause l'évaluation
Il est fréquent qu'un étudiant conteste un feedback ou un bilan. Le tuteur doit :
- Accueillir la contestation sans se défendre immédiatement.
- Expliquer sur quels critères observables et sur quelles situations concrètes il s'appuie.
- Inviter l'étudiant à préciser ses arguments.
- Si le désaccord persiste : contacter le formateur IFSI pour un regard tiers.
Un étudiant qui conteste son évaluation n'est pas nécessairement de mauvaise foi : il peut avoir une auto-évaluation sincèrement différente, avoir vécu la situation autrement, ou avoir besoin de comprendre les critères mieux qu'ils n'ont été expliqués.
5. Accompagner les étudiants en difficulté
5.1 Identifier les difficultés
Les difficultés peuvent être de nature diverse :
| Type de difficulté | Signes observables |
|---|---|
| Cognitive | Lacunes persistantes malgré les explications, raisonnement clinique absent |
| Technique | Gestes non maîtrisés après plusieurs essais guidés, manque de dextérité |
| Relationnelle | Communication inadaptée avec les patients ou l'équipe, isolement |
| Émotionnelle | Anxiété invalidante, pleurs fréquents, hypervigilance excessive |
| Motivationnelle | Manque d'investissement, absentéisme, passivité persistante |
| Professionnelle | Manquements répétés aux règles (ponctualité, tenue, secret professionnel) |
La difficulté peut combiner plusieurs dimensions. Le tuteur évite de réduire une difficulté complexe à une seule cause.
5.2 Répondre aux difficultés
Étape 1 : Nommer la difficulté avec l'étudiant (entretien privé, sans jugement). « J'observe depuis plusieurs jours que vous avez du mal à... Je voudrais qu'on en parle. »
Étape 2 : Explorer avec l'étudiant les causes possibles (est-ce lié au stage en particulier ? à un événement personnel ? à une lacune ancienne ?).
Étape 3 : Co-construire un plan de soutien : objectifs réduits, étayage renforcé, ressources supplémentaires (simulation, documentation, aide d'un pair).
Étape 4 : Alerter le référent de proximité et le formateur IFSI dès que la difficulté dépasse les capacités du tuteur seul ou risque de déboucher sur une non-validation.
Étape 5 : Suivre et tracer les progrès et les mesures prises dans le portfolio.
5.3 Les limites de la posture d'encadreur
Le tuteur n'est pas un thérapeute, ni un travailleur social. Face à une difficulté qui relève de la santé mentale de l'étudiant (dépression, anxiété sévère, burnout), de sa vie personnelle ou d'une situation de violence, le tuteur doit orienter vers les ressources compétentes :
- le formateur IFSI (référent pédagogique),
- le médecin de santé étudiante ou la psychologue de l'établissement d'enseignement,
- si nécessaire, le médecin du travail ou le SAMU social.
En pratique : « Je ne suis pas qualifié pour vous accompagner sur ce sujet, mais je veux vous aider à trouver la bonne personne » est une réponse d'encadreur professionnel.
5.4 L'étudiant en grande difficulté persistante
Quand un étudiant ne progresse pas malgré un accompagnement renforcé et documenté, le tuteur, le référent de proximité et le formateur IFSI se réunissent pour :
- évaluer collégialement la situation,
- envisager une non-validation argumentée,
- discuter des mesures possibles (stage supplémentaire, réorientation professionnelle).
La non-validation d'un stage n'est pas une punition : c'est un acte de responsabilité envers l'étudiant et les futurs patients.
6. Prendre soin de soi en tant qu'encadreur
L'encadrement est une activité émotionnellement exigeante. Le tuteur qui s'oublie dans son rôle de guide risque lui-même de s'épuiser. Quelques principes de préservation :
- Ne pas tout porter seul : partager les situations difficiles avec l'équipe, le référent de proximité, le formateur IFSI.
- Reconnaître ses propres limites : demander de l'aide n'est pas un aveu de faiblesse.
- Accepter l'imperfection : un tuteur ne peut pas tout apprendre à tous ses étudiants.
- Entretenir sa propre réflexivité : participer à des analyses de pratiques professionnelles (APP), se former.
Vocabulaire essentiel
- Posture : façon d'être et de se positionner d'un professionnel dans sa relation à l'autre, engageant ses valeurs et sa vision du rôle.
- Bienveillance : disposition à vouloir le bien de l'étudiant, à lui faire confiance et à l'accueillir avec respect.
- Exigence : tenue ferme des standards professionnels et pédagogiques, sans tolérer ce qui n'est pas acceptable.
- Alliance pédagogique : lien de travail entre tuteur et étudiant, fondé sur la confiance, l'accord sur les objectifs et la collaboration.
- Écoute active : réception du message de l'étudiant dans toutes ses dimensions, avec reformulation et attention aux signaux non verbaux.
- Relation pédagogique : lien asymétrique (expérience, responsabilité) mais non hiérarchique entre tuteur et étudiant.
- Recadrage : intervention du tuteur pour corriger un comportement non conforme aux standards professionnels.
- Analyse de pratiques professionnelles (APP) : démarche réflexive collective permettant aux professionnels d'analyser des situations vécues pour en tirer des apprentissages.
Points clés à retenir
- La posture d'encadreur articule bienveillance et exigence : l'une sans l'autre produit soit de la complaisance soit de l'autoritarisme.
- La relation pédagogique est asymétrique (expérience, responsabilité) mais pas hiérarchique : le tuteur n'est pas le supérieur de l'étudiant.
- L'alliance pédagogique (confiance, objectifs partagés, collaboration) est le fondement sur lequel tout apprentissage et tout feedback difficile peuvent être construits.
- Les tensions relationnelles se gèrent en privé, sur la base des faits observés, en séparant la personne et le comportement.
- Face à un étudiant en difficulté, la démarche est structurée : nommer, explorer, co-construire un plan, alerter si nécessaire, tracer.
- Le tuteur a des limites : il oriente vers les ressources compétentes (formateur IFSI, santé étudiante) pour les difficultés qui dépassent son rôle.
- Prendre soin de soi et développer sa propre réflexivité (APP, formation) est indispensable pour exercer durablement la fonction tutorale.
Pièges fréquents
- Confondre bienveillance et complaisance : valider un étudiant non prêt « pour ne pas lui faire de mal » nuit à sa formation et à la sécurité des patients.
- Confondre exigence et sévérité punitive : l'exigence s'exprime par des critères clairs et une évaluation argumentée, pas par des reproches humiliants.
- Gérer les tensions devant l'équipe ou les patients : tout recadrage ou entretien difficile se fait dans un espace privé.
- Vouloir tout résoudre seul : certaines difficultés (santé mentale, situation sociale grave, difficulté persistante) nécessitent l'appui du formateur IFSI ou d'autres ressources.
- S'identifier à la réussite de l'étudiant : un tuteur qui vit l'échec de l'étudiant comme son propre échec risque de sur-protéger, de ne pas pointer les lacunes réelles ou de valider par compensation.
- Négliger sa propre réflexivité : un tuteur qui n'analyse jamais sa propre pratique pédagogique s'installe dans des habitudes rigides et perd sa capacité à s'adapter.
Q&R pour le tuteur IA
Q : Comment maintenir la bienveillance quand l'étudiant répète les mêmes erreurs ? R : La répétition de la même erreur est souvent le signe que la méthode pédagogique n'est pas adaptée, pas nécessairement que l'étudiant est de mauvaise volonté. Avant de s'agacer, le tuteur se demande : « Ai-je vérifié que l'étudiant a compris le pourquoi, pas seulement le comment ? Lui ai-je offert assez de pratique guidée ? S'agit-il d'une lacune cognitive, d'une erreur de procédure ou d'une représentation erronée à déconstruire ? » La bienveillance dans ce contexte consiste à ne pas réduire l'étudiant à ses erreurs et à chercher activement une autre entrée pédagogique. Si l'erreur persiste après plusieurs tentatives adaptées et documentées, il faut alerter le formateur IFSI.
Q : Que faire si un étudiant pleure lors d'un bilan ou d'un debriefing ? R : Accueillir l'émotion avant de continuer l'entretien : marquer une pause, proposer de l'eau, montrer de l'empathie (« Je vois que c'est difficile »). Ne pas minimiser (« C'est rien, tout va bien ») ni au contraire dramatiser. Si l'étudiant récupère, reprendre l'entretien à son rythme. Si l'état émotionnel ne permet pas de poursuivre, reporter à un autre moment et s'assurer que l'étudiant ne repart pas seul dans un état de détresse. Après l'entretien, informer le formateur IFSI si la réaction semble déborder le contexte du stage (signe possible de difficulté personnelle plus large).
Q : Comment recadrer un étudiant qui a un comportement non professionnel (utilise son téléphone dans la chambre d'un patient) ? R : Intervenir discrètement dans l'immédiat si possible (sortir l'étudiant de la chambre pour un mot bref). Organiser ensuite un entretien privé, sans l'équipe ni le patient. Décrire le comportement observé de façon factuelle (« J'ai observé que vous avez utilisé votre téléphone personnel dans la chambre de Monsieur X. »), expliquer en quoi cela contrevient aux règles professionnelles (respect de l'intimité du patient, règlement intérieur) et aux valeurs de la profession. Demander à l'étudiant sa propre lecture de la situation. Conclure sur ce qui est attendu à l'avenir et sur les conséquences si cela se répète. Noter l'incident dans le portfolio si le service le prévoit et informer le référent de proximité.
Q : Quelle différence entre accompagner un étudiant en difficulté et se substituer à lui ? R : Accompagner signifie être présent, disponible, adapter le niveau d'étayage aux besoins de l'étudiant, mais en préservant son rôle d'acteur de son propre apprentissage. Se substituer signifie faire à la place de l'étudiant : réaliser le soin à sa place, écrire ses analyses à sa place, rédiger ses objectifs à sa place. La substitution protège l'étudiant à court terme mais l'empêche de développer ses compétences. L'accompagnement efficace maintient l'étudiant dans l'action, même difficile, en le soutenant juste assez pour qu'il ne s'effondre pas, mais pas au point de le priver de l'effort qui fait apprendre.