IFSI Psychologie : développement et apprentissage

Les émotions

Cadre programme : référentiel infirmier 2026 (arrêté du 20 février 2026), Domaine B, UE B.2 « Sciences humaines et sociales ». Correspond à l'ex-UE 1.1 (référentiel 2009).

Pourquoi c'est central pour l'IDE : les émotions influencent la perception de la douleur, l'observance, la guérison et la relation de soin ; les reconnaître chez le patient comme chez soi-même est un prérequis à la qualité de la relation soignant-soigné et à la prévention du burn-out.

1. Définition et composantes des émotions

Une émotion est une réaction psychophysiologique brève, intense et situationnelle à un stimulus interne ou externe, se caractérisant par une expérience subjective, des modifications physiologiques et des tendances à l'action.

1.1 Les trois composantes

ComposanteDescriptionExemple (peur)
Subjective (cognitive)Vécu intérieur, ressenti conscient« J'ai peur. »
PhysiologiqueModifications du corps (rythme cardiaque, hormones de stress)Tachycardie, sudation
ComportementaleTendance à l'action, expression facialeFuite, immobilisation, cri

1.2 Distinction émotion, humeur et sentiment

  • Émotion : réaction brève, intense, liée à un événement déclenchant identifiable.
  • Humeur : état affectif diffus, durable (heures à jours), sans déclenchant précis.
  • Sentiment : état cognitivo-affectif stable, élaboré (amour, honte, culpabilité).

2. Les théories des émotions

2.1 Théorie de James-Lange (1884)

Les émotions résultent des perceptions des changements corporels : on n'est pas triste puis on pleure ; on pleure et on se perçoit triste.

« Nous sommes tristes parce que nous pleurons, pas l'inverse. » (William James)

2.2 Théorie de Cannon-Bard (1927)

Le stimulus émotionnel provoque simultanément l'expérience subjective et la réaction physiologique (via le thalamus), indépendamment l'une de l'autre.

2.3 Théorie bifactorielle de Schachter et Singer (1962)

Une émotion = activation physiologique + étiquette cognitive. La même activation physiologique peut donner lieu à des émotions différentes selon le contexte dans lequel elle est interprétée.

Expérience classique : des sujets injectés d'adrénaline interprétaient leur activation comme de la joie ou de la colère selon le comportement du comparson qui les entourait.

2.4 Théorie des émotions de base (Ekman, 1972)

Paul Ekman a identifié 6 émotions de base universelles, dont les expressions faciales seraient innées et transculturelles :

ÉmotionExpression faciale caractéristique
JoieCoins de la bouche relevés, rides canthales
TristesseCommissures abaissées, sourcils froncés internes
PeurYeux écarquillés, sourcils levés et rapprochés
ColèreSourcils froncés, mâchoire serrée
DégoûtNez plissé, lèvre supérieure relevée
SurpriseSourcils levés, yeux écarquillés, bouche ouverte

Mnémo : JPTCDS (Joie, Peur, Tristesse, Colère, Dégoût, Surprise).

2.5 La roue des émotions de Plutchik (1980)

Robert Plutchik propose 8 émotions de base organisées en paires opposées (joie/tristesse, peur/colère, confiance/dégoût, anticipation/surprise), combinables pour former des émotions plus complexes (ex. : joie + confiance = amour).

3. Expression et régulation émotionnelle

3.1 Régulation émotionnelle

La régulation émotionnelle regroupe les processus par lesquels un individu module ses émotions (initiation, maintien, modification).

StratégieDescriptionEfficacité
Réévaluation cognitiveRecadrer la signification d'un événementÉlevée, durable
Suppression expressiveInhiber l'expression tout en ressentant l'émotionRéduit l'expression mais maintient l'activation physiologique
Résolution de problèmeAgir sur la source de l'émotionÉlevée si situation modifiable
AcceptationReconnaître l'émotion sans la jugerClé des thérapies de pleine conscience
RuminationRessasser les causes et conséquencesInefficace, facteur de dépression

3.2 Répercussions physiologiques des émotions

  • Stress aigu (peur, colère) : activation du système nerveux sympathique (adrénaline, noradrénaline), tachycardie, vasoconstriction, dilatation des bronches.
  • Stress chronique (anxiété persistante) : sécrétion prolongée de cortisol, immunodépression, troubles cardiovasculaires, altérations cognitives.
  • Émotions positives : associées à une activation parasympathique, à la libération d'ocytocine et d'endorphines ; effet protecteur sur la santé.

4. Les émotions du patient en situation de soin

4.1 Réactions émotionnelles fréquentes

  • Anxiété : très fréquente à l'entrée en hospitalisation, avant un geste, face au diagnostic.
  • Colère : réaction normale face à la perte de contrôle, à l'annonce d'une maladie grave, à une attente.
  • Tristesse et dépression : au décours d'une maladie chronique, d'une amputation, d'une perte d'autonomie.
  • Déni : mécanisme de défense initial face à l'annonce d'un diagnostic grave (voir la fiche « Adolescence, âge adulte et vieillissement »).

4.2 Accompagnement infirmier

En pratique : identifier l'émotion présente avant d'informer. Un patient submergé par la peur n'est pas disponible pour recevoir une information médicale. Les étapes :

  1. Reconnaître et nommer l'émotion (« Vous semblez inquiet »).
  2. Valider le ressenti sans le minimiser (« C'est tout à fait compréhensible »).
  3. Explorer les craintes spécifiques.
  4. Informer une fois que le patient est partiellement apaisé.

4.3 L'intelligence émotionnelle (Goleman, 1995)

Daniel Goleman a popularisé la notion d'intelligence émotionnelle (basée sur les travaux de Salovey et Mayer, 1990) : capacité à percevoir, comprendre, utiliser et gérer les émotions (les siennes et celles d'autrui).

Cinq composantes (Goleman) :

  1. Conscience de soi émotionnelle.
  2. Maîtrise de soi.
  3. Motivation intrinsèque.
  4. Empathie.
  5. Compétences sociales.

En soins infirmiers, l'intelligence émotionnelle est associée à une meilleure qualité de la relation de soin et à une moindre vulnérabilité au burn-out.

5. Les émotions du soignant

5.1 Travail émotionnel (Hochschild, 1983)

Arlie Hochschild a décrit le travail émotionnel (emotional labor) : l'effort de gérer et afficher des émotions conformes aux attentes professionnelles. En soins infirmiers, le soignant doit souvent maintenir un affect calme et bienveillant même face à des situations difficiles.

Ce travail a un coût : épuisement émotionnel, dissonance émotionnelle (décalage entre ce qu'on ressent et ce qu'on montre), facteur de burn-out.

5.2 Le contre-transfert

En psychanalyse, le contre-transfert désigne les réactions émotionnelles du thérapeute (ou du soignant) suscitées par le patient. Identifier ces réactions (agacement, surprotection, attachement excessif) permet d'éviter qu'elles perturbent la relation soignant-soigné.

5.3 Prévention du burn-out

La prévention passe par la supervision, la régulation en équipe (analyse de pratiques), les techniques de gestion du stress et la reconnaissance institutionnelle du travail émotionnel. Voir aussi la fiche « La motivation » pour les facteurs de démotivation et le burn-out.

Vocabulaire essentiel

  • Émotion : réaction psychophysiologique brève à un stimulus.
  • Humeur : état affectif diffus et durable.
  • Sentiment : état cognitivo-affectif stable et élaboré.
  • Émotions de base : joie, tristesse, peur, colère, dégoût, surprise (Ekman).
  • Régulation émotionnelle : processus de modulation des émotions.
  • Réévaluation cognitive : stratégie de régulation par recadrage du sens d'un événement.
  • Intelligence émotionnelle : capacité à percevoir, comprendre et gérer les émotions.
  • Travail émotionnel : effort de gestion des émotions en contexte professionnel.
  • Contre-transfert : réactions émotionnelles du soignant vis-à-vis du patient.
  • Dissonance émotionnelle : décalage entre émotion ressentie et émotion affichée.
  • Déni : mécanisme de défense refusant la réalité d'un événement traumatisant.
  • Anxiété : état émotionnel de tension diffuse face à une menace mal définie.

Points clés à retenir

  1. Une émotion comporte trois composantes : subjective (ressenti), physiologique (corps) et comportementale (action). Toutes trois doivent être évaluées en soins.
  2. Les 6 émotions de base d'Ekman (joie, tristesse, peur, colère, dégoût, surprise) ont des expressions faciales universelles : les reconnaître chez le patient est une compétence clinique.
  3. La régulation émotionnelle par réévaluation cognitive est plus durable que la suppression expressive (qui maintient l'activation physiologique).
  4. Un patient submergé par l'anxiété ou la peur est incapable de traiter correctement une information médicale : valider l'émotion avant d'informer.
  5. Le travail émotionnel du soignant a un coût réel (épuisement, dissonance) : sa reconnaissance et sa gestion collective préviennent le burn-out.
  6. L'intelligence émotionnelle est entraînable et est un facteur de qualité des soins et de résilience professionnelle.

Pièges fréquents

  1. Confondre émotion et humeur : l'émotion est brève et liée à un déclenchant ; l'humeur est durable et diffuse. Un patient déprimé a une humeur triste, pas une émotion de tristesse à chaque instant.
  2. Croire que cacher ses émotions les neutralise : la suppression expressive réduit l'expression visible mais maintient l'activation physiologique (tension artérielle, fréquence cardiaque). Sur la durée, elle est délétère.
  3. Assimiler empathie et sympathie (voir la fiche « Introduction à la psychologie ») : l'empathie maintient une distance thérapeutique protectrice pour le soignant.
  4. Minimiser les émotions du patient (« C'est rien ») : invalider une émotion renforce l'anxiété et rompt la confiance. La validation émotionnelle est une intervention infirmière à part entière.
  5. Ignorer le contre-transfert : un soignant très irrité par un patient ou au contraire trop investi affectivement peut prendre de mauvaises décisions cliniques. La supervision et l'analyse de pratiques permettent de l'identifier.

Q&R pour le tuteur IA

Q : Comment gérer la colère d'un patient en salle d'attente des urgences ? R : La colère est souvent une réaction à la perte de contrôle et à la peur. Étapes : (1) aborder calmement, à voix basse (ne pas répondre à la colère par la colère) ; (2) écouter sans interrompre pour montrer que le message est entendu ; (3) valider le ressenti : « Je comprends que l'attente est longue et stressante » ; (4) informer sur la situation (délai estimé, raison de l'attente) si possible ; (5) proposer une action concrète (un verre d'eau, une place assise). Si la colère devient agressive (menaces, violences), appliquer le protocole de l'établissement (signalement, sécurité).

Q : Quelle est la différence entre anxiété et peur en contexte clinique ? R : La peur est une réaction à un danger identifié et présent (peur d'une piqûre, peur d'un résultat d'examen) : elle mobilise pour fuir ou faire face. L'anxiété est une tension diffuse face à une menace vague ou anticipée, sans objet clairement défini (angoisse de mort, peur de l'inconnu de la maladie). En clinique, distinguer les deux oriente l'intervention : la peur se gère par l'information et la préparation ; l'anxiété peut nécessiter une prise en charge psychologique spécifique (relaxation, TCC, entretien de soutien).

Q : Comment l'infirmier peut-il prendre soin de ses propres émotions pour prévenir le burn-out ? R : Trois niveaux : (1) individuel : identifier ses propres signaux d'alerte (irritabilité, cynisme, détachement), pratiquer des activités de déconnexion, utiliser des techniques de régulation (cohérence cardiaque, pleine conscience) ; (2) collectif : participer aux temps d'analyse de pratiques professionnelles (APP) et aux groupes de supervision pour débriefer les situations difficiles ; (3) institutionnel : reconnaître le travail émotionnel comme une composante du soin, favoriser la communication managériale ouverte. Le burn-out infirmier est reconnu comme un risque psychosocial (RPS) devant faire l'objet d'une démarche de prévention dans les établissements.

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