Les transmissions ciblées (DAR)
Cadre programme : référentiel infirmier 2026 (arrêté du 20 février 2026), Domaine A « Sciences infirmières et raisonnement clinique », UE A.1. Correspond à l'ex-UE 3.1 « Raisonnement et démarche clinique infirmière » (référentiel 2009).
Pourquoi c'est central pour l'IDE : les transmissions ciblées sont le principal outil écrit qui garantit la continuité des soins entre les équipes ; une transmission incomplète ou absente expose le patient à un défaut de prise en charge et engage la responsabilité professionnelle de l'infirmier.
1. Qu'est-ce qu'une transmission ciblée ?
1.1 Définition
Une transmission ciblée est un écrit professionnel infirmier qui rend compte d'un problème, d'un risque ou d'un événement significatif survenu auprès d'un patient. Elle est rédigée dans le dossier de soins et lue par les professionnels qui prennent en charge le patient après la fin du poste.
La transmission ciblée s'oppose à la note chronologique (liste d'actes effectués) : elle cible ce qui est cliniquement pertinent, et non ce qui a simplement été réalisé.
1.2 Origine et cadre réglementaire
La méthode des transmissions ciblées a été développée en soins infirmiers pour structurer les écrits professionnels, en réponse à l'obligation légale de traçabilité. Le décret de compétences infirmières et le Code de déontologie médicale imposent de tracer les observations, les soins et les résultats. Le dossier patient est un document médico-légal : chaque transmission peut être lue par le patient (droit d'accès), par le médecin, par un expert en cas de litige.
En pratique : une transmission rédigée à la va-vite ou copiée d'un poste à l'autre sans réévaluation n'a aucune valeur clinique et peut constituer une faute professionnelle si un événement grave passe inaperçu.
1.3 La notion de « cible »
La cible est le titre de la transmission : elle nomme le problème, le risque ou l'événement qui justifie d'écrire. Elle doit être :
- précise (un seul sujet par cible),
- cliniquement significative (pas « soins effectués » mais « douleur thoracique » ou « chute »),
- formulée sous forme de diagnostic infirmier, de risque ou d'événement identifié.
Exemples de cibles valides :
- Douleur aiguë
- Risque de chute
- Altération de la communication verbale
- Hypoglycémie
- Refus de soins
- Anxiété préopératoire
Exemples de cibles invalides :
- Soins du matin (c'est un acte, pas un problème)
- Rien à signaler (absence d'information, non tracée)
- Patient vu (sans contenu ciblé)
2. La structure DAR
2.1 Présentation générale
La structure DAR organise chaque transmission en trois composantes :
| Lettre | Terme | Contenu |
|---|---|---|
| D | Donnée | Ce que l'infirmier observe, mesure ou recueille auprès du patient ou de son entourage |
| A | Action | Ce que l'infirmier a fait ou ce qui a été décidé (soins, appel médecin, information, surveillance renforcée) |
| R | Résultat | L'évolution de la situation après l'action : amélioration, stabilisation, persistance du problème, complication |
Mnémo : Dire ce qu'on voit, Agir ce qu'on fait, Répondre ce que ça donne.
2.2 La Donnée (D)
La donnée est le point de départ : elle décrit la situation observée de façon objective et précise.
Elle peut inclure :
- des données subjectives recueillies auprès du patient (ce qu'il dit, comment il décrit sa douleur),
- des données objectives mesurées (paramètres vitaux, score de douleur, aspect de la plaie, résultats biologiques disponibles),
- des comportements observés (agitation, refus, position antalgique).
La donnée répond à la question : Qu'est-ce que j'observe ou recueille ?
Bonne formulation : « Patient se plaint d'une douleur thoracique à 7/10 (EN), irradiant dans le bras gauche, apparue depuis 20 minutes au repos. FC 98/min, PA 145/90 mmHg. Sueurs froides. »
Mauvaise formulation : « Patient ne va pas bien. »
2.3 L'Action (A)
L'action décrit ce que l'infirmier a mis en place en réponse à la donnée. Elle est rédigée au passé composé ou au présent selon la chronologie.
Elle peut inclure :
- les soins réalisés (administration d'un médicament prescrit, pansement, mobilisation),
- les appels ou transmissions au médecin ou à l'équipe pluridisciplinaire,
- les mesures de surveillance renforcée,
- les informations données au patient ou à la famille,
- les actions de prévention (mise en place de protection latérale de lit, pose de sonnette à portée).
L'action répond à la question : Qu'est-ce que j'ai fait ou décidé ?
Bonne formulation : « ECG réalisé à 14h30, transmis au médecin. Administration de trinitrine sublinguale prescrite. Surveillance rapprochée toutes les 15 minutes. »
2.4 Le Résultat (R)
Le résultat décrit l'évolution de la situation après l'action. Il est indispensable : sans lui, on ne sait pas si le problème est résolu, stabilisé ou aggravé.
Le résultat peut être :
- positif : le problème est résolu ou s'améliore,
- neutre : la situation est stable, surveillance maintenue,
- négatif : le problème persiste ou s'aggrave, ce qui implique une nouvelle action (nouvel appel médecin, escalade).
Le résultat répond à la question : Qu'est-ce que ça a donné ?
Bonne formulation : « Douleur à 3/10 à 15h, après administration de trinitrine. FC 82/min, PA 130/85 mmHg. Patient rassuré. Médecin informé, surveillance maintenue. »
Mauvaise formulation : « RAS » (trop vague, ne dit pas si le problème est résolu).
2.5 Le cas particulier du Résultat différé
Parfois, le résultat n'est pas encore connu au moment de la rédaction (attente de résultats biologiques, surveillance en cours). Dans ce cas, on écrit un résultat partiel et on prévoit une nouvelle cible au poste suivant pour compléter l'information.
En pratique : si un problème n'est pas résolu en fin de poste, la transmission doit le préciser explicitement et mentionner la surveillance à poursuivre. Ce n'est pas au professionnel qui prend le relais de deviner.
3. Règles de rédaction
3.1 Règles de forme
- Rédiger à la première personne ou en style neutre (pas de « la patiente », toujours nommer le problème).
- Indiquer l'heure des observations et des actions clés.
- Utiliser des termes précis : scores validés (EVA, EN pour la douleur, échelle de Glasgow, MMS...), paramètres vitaux chiffrés, descriptions objectives.
- Ne jamais laisser de blanc : si rien de significatif n'est survenu sur un paramètre, une trace globale suffit mais ne pas laisser le dossier vide sur des plans de soins actifs.
- Signer chaque transmission avec son nom, prénom et fonction (en dossier papier) ou utiliser son identifiant (DPI).
- Pas de rature : en dossier papier, biffer lisiblement et parafer ; en DPI, l'outil trace les modifications.
3.2 Règles de fond
- Une cible = un problème : ne pas mélanger deux problèmes dans une même transmission.
- Ne pas paraphraser : « Patient dit avoir mal » n'est pas une donnée ; « Patient décrit une douleur à 6/10 à la mobilisation de la hanche droite depuis ce matin » est une donnée.
- Ne pas juger : les transmissions sont des écrits professionnels factuels. Éviter « patient difficile », « famille envahissante ». Écrire les comportements observés.
- Ne pas reporter : une transmission rédigée a posteriori perd de sa valeur clinique. Écrire au plus près des événements.
- Cohérence avec le plan de soins : les transmissions doivent être en lien avec les diagnostics infirmiers posés et les objectifs fixés.
3.3 Ce qu'on ne met pas dans une transmission
- Les jugements moraux sur le patient ou la famille.
- Les informations qui n'ont aucune pertinence clinique pour la prise en charge.
- Les informations médicales que le médecin doit rédiger (diagnostic médical, prescription).
- Les informations protégées par le secret professionnel qui n'auraient pas à circuler dans l'équipe (informations confiées par le patient hors du cadre thérapeutique).
4. Exemples complets de transmissions ciblées
Exemple 1 : Douleur postopératoire
Cible : Douleur postopératoire
D : Mme L., 68 ans, J1 post-appendicectomie, se plaint d'une douleur à 7/10 (EN) au niveau de la fosse iliaque droite, à la mobilisation. Douleur présente depuis 30 minutes. Pas de signe de complication chirurgicale visible (pansement sec, abdomen souple).
A : Antalgiques de palier 2 administrés selon prescription (tramadol 50 mg per os à 10h30). Installation en position antalgique. Infirmée du médecin laissée en message.
R : Douleur réévaluée à 11h : EN à 3/10, patient en mesure de se mobiliser légèrement. Surveillance maintenue. Retour d'appel médecin attendu.
Exemple 2 : Risque de chute
Cible : Risque de chute
D : M. T., 82 ans, traitement par benzodiazépines au coucher, score de Morse à 55 (risque élevé). Ce matin, patient retrouvé debout seul à tenter de se lever sans appeler, légèrement confus à la déambulation.
A : Rappel des consignes de sécurité au patient et à la famille présente. Sonnette repositionnée à portée de main. Barrières de lit relevées pour la nuit selon prescription médicale. Médecin informé par téléphone.
R : Patient ayant accepté les consignes. Surveillance renforcée : passage toutes les heures. Pas de nouvelle tentative de lever non accompagné au cours du poste.
Exemple 3 : Refus de soins
Cible : Refus de soins
D : M. B., 45 ans, refuse catégoriquement le pansement prévu ce matin. Exprime de la colère : « Je ne veux pas qu'on me touche. » Plaie en cours de cicatrisation, dernier pansement J3.
A : Entretien de 15 minutes pour explorer les raisons du refus. Patient exprime une peur de la douleur lors des pansements précédents. Proposition d'antalgique préventif 30 minutes avant le soin. Report du pansement à 14h avec son accord. Médecin informé par messagerie interne.
R : Pansement réalisé à 14h après antalgique (paracétamol 1g à 13h30). Patient coopératif, douleur à 3/10 pendant le soin. Cicatrisation en cours, pas de signe infectieux. Consignes d'antalgique préventif à noter pour les prochains pansements.
Exemple 4 : Hypoglycémie
Cible : Hypoglycémie
D : Mme R., 56 ans, diabétique de type 1 sous insuline. Resucrage d'urgence à 16h20 après glycémie capillaire à 0,52 g/L. Patient sudorifère, tremblements des mains, score de Glasgow 15.
A : Resucrage oral : 3 morceaux de sucre per os (patient consciente et capable d'avaler). Glycémie de contrôle programmée à 30 minutes. Médecin informé.
R : Glycémie de contrôle à 16h55 : 1,02 g/L. Patiente asymptomatique, repas prévu à 18h. Médecin rappelé, adaptation des doses d'insuline discutée.
5. Intérêt des transmissions ciblées
5.1 Continuité et sécurité des soins
La transmission ciblée garantit que chaque professionnel qui prend en charge le patient dispose des informations utiles pour assurer la continuité. Elle évite les ruptures de prise en charge lors des passages de relais (fin de poste, transfert dans un autre service, appel de nuit).
5.2 Traçabilité et responsabilité
Le dossier patient est un document juridique. En cas de litige ou d'incident, c'est la trace écrite qui fait foi. Une action réalisée et non tracée est, juridiquement, une action non prouvée. La transmission ciblée protège l'infirmier en documentant ce qui a été observé, fait et obtenu.
5.3 Communication d'équipe et pluridisciplinarité
Les transmissions sont lues par les aides-soignants, les médecins, les kinésithérapeutes, les assistants sociaux. Elles constituent un outil de communication interprofessionnelle structuré, qui remplace avantageusement les transmissions orales informelles, sources d'oubli et d'erreur.
5.4 Évaluation de la qualité des soins
L'analyse des transmissions sur la durée permet d'évaluer l'évolution d'un patient et l'efficacité des interventions infirmières. C'est un outil d'amélioration continue : si un problème revient systématiquement sans résolution, cela incite à revoir le plan de soins.
En pratique : lors d'un audit de dossiers ou d'une inspection, les auditeurs lisent les transmissions pour évaluer la qualité du raisonnement clinique infirmier. Des transmissions vagues ou absentes signalent une prise en charge insuffisante.
Vocabulaire essentiel
- Transmission ciblée : écrit infirmier structuré autour d'un problème, d'un risque ou d'un événement cliniquement significatif.
- Cible : titre de la transmission, désignant le problème ou l'événement (exemple : douleur, chute, hypoglycémie).
- DAR : structure de rédaction en trois parties (Donnée, Action, Résultat).
- Donnée (D) : observations objectives et subjectives recueillies auprès du patient.
- Action (A) : soins, décisions et interventions réalisés en réponse à la donnée.
- Résultat (R) : évolution de la situation après l'action (amélioration, stabilisation, aggravation).
- Transmissions orales : passation verbale entre équipes, moins fiable que l'écrit, ne remplace pas la transmission ciblée.
- Dossier de soins : document regroupant l'ensemble des informations relatives à la prise en charge d'un patient (transmissions, plan de soins, prescriptions, résultats).
- Traçabilité : obligation de consigner par écrit les actes, observations et résultats dans le dossier patient.
- DPI : dossier patient informatisé, outil numérique remplaçant le dossier papier dans la majorité des établissements.
- Plan de soins : document présentant les diagnostics infirmiers retenus, les objectifs et les interventions prévues pour un patient.
- Score de douleur (EN/EVA) : échelle numérique (0 à 10) ou analogique visuelle permettant d'objectiver l'intensité de la douleur déclarée par le patient.
Points clés à retenir
- La transmission ciblée documente un problème, un risque ou un événement significatif : elle ne liste pas les actes effectués mais trace ce qui est cliniquement pertinent.
- La cible nomme précisément le problème ou l'événement : une cible floue rend la transmission inutilisable par l'équipe qui prend le relais.
- La structure DAR (Donnée, Action, Résultat) garantit une information complète : les trois composantes sont toujours présentes. Un Résultat absent empêche d'évaluer l'efficacité des soins.
- La Donnée doit être objective et précise : scores chiffrés, paramètres mesurés, comportements observés. Pas de jugement, pas de paraphrase.
- L'Action décrit ce qui a été réellement fait, avec l'heure : soins réalisés, appels passés, décisions prises.
- Le Résultat est la composante la plus souvent oubliée : il est obligatoire et doit préciser si le problème est résolu, en cours ou aggravé.
- La transmission engage la responsabilité professionnelle de l'infirmier : c'est un document médico-légal signé, daté et horodaté.
Pièges fréquents
- Oublier le Résultat (R) : c'est l'erreur la plus fréquente. Sans résultat, on ne sait pas si l'action a été efficace. Le professionnel suivant repart de zéro.
- Confondre cible et acte : « Pansement réalisé » n'est pas une cible. La cible est le problème ou le risque : « Plaie postopératoire en cours de cicatrisation ».
- Utiliser des termes vagues : « patient agité » sans précision ne permet pas d'agir. « Patient désorienté, tente de retirer sa perfusion, crie, score de sédation à 0 » est exploitable.
- Juger le patient : « patient peu coopératif » ou « famille pesante » sont des jugements inadmissibles dans un document officiel. Décrire les comportements observés.
- Recopier la même transmission d'un poste à l'autre sans réévaluation : une transmission non réévaluée signifie que personne n'a réellement évalué le patient, ce qui est une faute clinique et juridique.
- Oublier l'heure : une transmission sans horodatage ne permet pas de reconstituer la chronologie des événements, pourtant indispensable en cas d'incident.
- Séparer une seule cible en plusieurs transmissions : si la douleur et l'anxiété sont deux problèmes distincts, ils nécessitent deux cibles distinctes. Les fusionner dans une seule transmission nuit à la lisibilité.
Q&R pour le tuteur IA
Q : Quelle est la différence entre une transmission ciblée et une note de transmission classique ? R : Une note de transmission classique est souvent chronologique : elle liste les soins effectués dans l'ordre où ils ont eu lieu. La transmission ciblée est organisée par problème : elle regroupe toutes les informations utiles sur un même problème sous une cible nommée, avec la structure DAR. La transmission ciblée facilite la lecture rapide par l'équipe qui prend le relais et oblige l'infirmier à raisonner (observer, agir, évaluer) plutôt qu'à énumérer.
Q : Que fait-on si le Résultat n'est pas encore connu au moment de la rédaction ? R : On rédige un Résultat partiel avec les informations disponibles et on précise ce qui est attendu : « Résultat : en attente du bilan biologique prévu à 18h, surveillance maintenue. » On crée ensuite une nouvelle cible identique au poste suivant pour compléter avec le résultat définitif. On ne laisse jamais une cible sans aucun résultat, même partiel.
Q : Comment formuler une cible correctement ? R : La cible doit nommer le problème infirmier, le risque ou l'événement de façon précise et compréhensible par tous les membres de l'équipe. On utilise soit un diagnostic infirmier reconnu (Douleur aiguë, Risque de chute, Anxiété), soit une description courte et univoque de l'événement (Hypoglycémie, Refus de soins, Chute). On évite les formulations vagues (« problème », « incident ») ou les formulations d'acte (« soins réalisés »).
Q : Peut-on utiliser des abréviations dans les transmissions ciblées ? R : Oui, à condition que les abréviations soient communes à l'ensemble de l'équipe et figurer dans un référentiel interne à l'établissement. Les abréviations non standardisées risquent d'être mal interprétées. Les scores validés (EN, EVA, Glasgow, Morse) sont des abréviations acceptées. En revanche, les abréviations inventées par l'infirmier (« pt confus, soins OK ») sont à éviter car elles nuisent à la lisibilité et à la traçabilité.