Normes, déviance et contrôle social
Cadre programme : référentiel infirmier 2026 (arrêté du 20 février 2026), Domaine B, UE B.2 « Sciences humaines et sociales ». Correspond à l'ex-UE 1.1 (référentiel 2009).
Pourquoi c'est central pour l'IDE : comprendre comment une société définit la norme et la déviance aide l'infirmier(e) à ne pas reproduire la stigmatisation des patients jugés « non conformes » (addictions, troubles mentaux, précarité) et à adopter une posture de soin non jugeante.
1. Les normes sociales : définition et fonctions
Une norme sociale est une règle de conduite partagée par les membres d'un groupe, qui définit ce qui est considéré comme acceptable, souhaitable ou obligatoire dans un contexte donné. Elle peut être :
- Formelle : codifiée dans des textes (lois, règlements, protocoles hospitaliers).
- Informelle : tacite, transmise par la socialisation (règles de politesse, conventions vestimentaires).
1.1 Fonctions des normes
Les normes remplissent plusieurs fonctions sociales :
- Coordination : elles permettent à des individus de se comprendre et d'agir ensemble sans tout négocier à chaque instant.
- Cohésion : elles créent un sentiment d'appartenance au groupe.
- Protection : elles interdisent des comportements jugés dangereux pour le groupe.
- Légitimation : elles justifient l'ordre social existant.
1.2 Sanctions sociales
Toute transgression de norme expose à une sanction :
- Formelle : amende, emprisonnement, exclusion institutionnelle.
- Informelle : moquerie, ostracisme, honte.
En pratique : dans un service hospitalier, les normes règlent les comportements (heures de visite, règles d'hygiène, niveaux sonores). Un patient qui les transgresse sera parfois perçu négativement par les soignants. L'IDE réfléchit à la part de nécessité médicale et à la part de construction sociale dans ces règles.
1.3 La relativité des normes
Les normes varient dans le temps et selon les cultures. Ce qui est considéré comme normal dans une société peut être déviant dans une autre. Exemple : l'expression de la douleur, les pratiques funéraires, les régimes alimentaires. Cette relativité est fondamentale en contexte interculturel (voir fiche « Anthropologie du soin et interculturalité »).
2. La déviance : définition et approches
2.1 Définition
La déviance désigne l'ensemble des comportements qui transgressent les normes en vigueur dans un groupe social donné et qui, à ce titre, sont susceptibles de faire l'objet d'une réaction sociale négative.
La déviance n'est pas une propriété intrinsèque d'un acte : elle est le produit d'une définition sociale. Un acte est déviant parce qu'un groupe lui applique cette étiquette.
Mnémo : la déviance est une étiquette, pas une essence. Ce n'est pas l'acte qui est déviant en soi, c'est la réaction sociale qui le définit comme tel.
2.2 Approches sociologiques de la déviance
Howard Becker et la théorie de l'étiquetage (labelling theory, 1963) : Pour Becker, la déviance n'existe pas en soi ; elle résulte d'une réaction sociale (un groupe juge un comportement et lui applique l'étiquette de déviant). L'individu étiqueté comme déviant finit souvent par intérioriser cette étiquette et à se comporter conformément à elle : c'est la carrière déviante.
Anomie et déviance chez Durkheim : Pour Durkheim, la déviance est inévitable dans toute société et remplit même une fonction : elle délimite les frontières de la norme, renforce la cohésion du groupe (la punition du déviant ressoude les membres) et peut être le vecteur du changement social (hier déviant, aujourd'hui reconnu).
Robert Merton et la déviance structurelle : Merton distingue les buts culturels (ce que la société présente comme désirable : réussite, richesse) et les moyens légitimes pour les atteindre. La déviance surgit quand il y a un écart entre les buts et l'accès aux moyens : des individus exclus des voies légitimes adoptent des voies illégitimes (délinquance, trafic de drogue) pour atteindre les mêmes buts valorisés socialement.
| Approche | Auteur | Idée centrale |
|---|---|---|
| Étiquetage | Becker | La déviance est une construction sociale par réaction d'étiquetage |
| Anomie/déviance | Durkheim | La déviance est normale et remplit une fonction sociale |
| Déviance structurelle | Merton | La déviance résulte de l'écart entre buts culturels et moyens légitimes |
3. Le stigmate : Erving Goffman
3.1 Définition du stigmate
Erving Goffman (1922-1982) développe la notion de stigmate dans son ouvrage Stigmate. Les usages sociaux des handicaps (1963). Le stigmate est un attribut profondément disqualifiant qui réduit l'identité d'un individu à une caractéristique dévalorisée aux yeux des autres.
Goffman distingue trois types de stigmates :
- Disgrâce corporelle : difformités, handicaps visibles.
- Tares de caractère : troubles mentaux, addictions, condamnations judiciaires, chômage.
- Stigmates tribaux : appartenance à un groupe ethnique, religieux ou national dévalorisé.
3.2 Identité virtuelle et identité réelle
Goffman distingue :
- L'identité virtuelle : ce que les autres attribuent à l'individu sur la base du stigmate (ce qu'ils croient qu'il est).
- L'identité réelle : les attributs effectifs de l'individu.
Le stigmate crée un écart entre ces deux identités. La personne stigmatisée doit gérer en permanence cet écart dans ses interactions sociales.
3.3 Stigmate discréditant et discréditable
- Stigmate discréditant : visible, connu des autres d'emblée (fauteuil roulant, cicatrice faciale). L'individu doit gérer la tension inhérente à l'interaction.
- Stigmate discréditable : non visible, inconnu des autres (séropositivité, antécédents psychiatriques, passé judiciaire). L'individu doit gérer l'information sur lui-même et décider de révéler ou non son stigmate.
3.4 Implications pour les soins
La stigmatisation est fréquente dans le système de santé :
- Patients souffrant d'addictions, de troubles psychiatriques ou de précarité.
- Personnes obèses, personnes atteintes de certaines maladies infectieuses (VIH).
La stigmatisation produit des effets concrets : retard au diagnostic, renoncement aux soins, aggravation de l'état de santé. L'IDE peut être lui-même agent de stigmatisation s'il ne réfléchit pas à ses représentations.
En pratique : repérer ses propres réactions face à un patient « différent » (agacement, pitié, distance) est le premier pas pour dépasser la stigmatisation inconsciente.
4. Le contrôle social
4.1 Définition
Le contrôle social désigne l'ensemble des mécanismes par lesquels une société régule les comportements de ses membres pour les maintenir dans les limites des normes.
4.2 Formes de contrôle social
- Contrôle formel : exercé par des institutions spécialisées (police, justice, système pénitentiaire, psychiatrie).
- Contrôle informel : exercé par la famille, les pairs, l'opinion publique (honte, réprobation sociale).
4.3 Les institutions totales (Goffman)
Goffman décrit les institutions totales comme des lieux clos où des individus sont séparés de la société ordinaire et soumis à une autorité centralisée qui prend en charge tous les aspects de leur vie (prison, hôpital psychiatrique, monastère, caserne). Elles opèrent une dépersonnalisation progressive : l'individu est dépouillé de ses marqueurs identitaires habituels (vêtements, objets personnels, nom).
En pratique : l'hôpital, même non psychiatrique, présente des caractéristiques d'institution totale (chambre imposée, rythme décidé par les soignants, blouse uniforme). L'IDE est attentif à préserver l'identité et l'autonomie du patient dans ce contexte.
4.4 Déviance et réponse institutionnelle en santé
Certaines formes de déviance sont prises en charge non par la justice mais par la médecine : c'est la médicalisation de la déviance (Conrad, 1992). Les comportements jugés déviants (addictions, hyperactivité, certains troubles sexuels) sont progressivement reconceptualisés comme des maladies appelant un traitement médical plutôt qu'une punition.
Ce processus peut être libérateur (dédramatisation, accès aux soins) mais aussi réducteur (le comportement est pathologisé au détriment d'une analyse sociale).
Vocabulaire essentiel
- Norme sociale : règle de conduite partagée, dont la transgression entraîne une sanction.
- Déviance : comportement qui transgresse les normes d'un groupe et fait l'objet d'une réaction sociale négative.
- Étiquetage : processus par lequel un groupe désigne un individu comme déviant et lui applique une étiquette (Becker).
- Carrière déviante : trajectoire par laquelle un individu intériorise progressivement l'identité de déviant.
- Anomie : état de dérégulation des normes sociales, propice à la déviance (Durkheim).
- Stigmate : attribut disqualifiant qui réduit l'identité d'un individu à une caractéristique dévalorisée (Goffman).
- Stigmate discréditant : attribut visible, connu des autres.
- Stigmate discréditable : attribut non visible, que l'individu peut choisir de révéler ou non.
- Contrôle social : ensemble des mécanismes régulant les comportements sociaux.
- Institution totale : institution close qui prend en charge tous les aspects de la vie des individus et opère leur dépersonnalisation (Goffman).
- Médicalisation de la déviance : processus par lequel des comportements déviants sont requalifiés en maladies relevant d'un traitement médical.
Points clés à retenir
- Les normes sociales sont des règles partagées, variables selon les cultures et les époques ; leur transgression entraîne des sanctions formelles ou informelles.
- La déviance n'est pas une propriété intrinsèque d'un acte, mais le résultat d'une définition sociale par étiquetage (Becker).
- Durkheim montre que la déviance est normale et fonctionnelle : elle délimite les normes et peut favoriser le changement social.
- Le stigmate (Goffman) est un attribut disqualifiant qui réduit l'identité d'une personne à une caractéristique dévalorisée, avec des conséquences directes sur l'accès aux soins.
- Le contrôle social peut être formel (institutions) ou informel (famille, pairs). L'hôpital présente des caractéristiques d'institution totale.
- La médicalisation de la déviance transforme des comportements déviants en maladies, avec des effets ambivalents.
- L'IDE doit surveiller ses propres processus d'étiquetage et de stigmatisation pour garantir des soins équitables et respectueux.
Pièges fréquents
- Confondre déviance et pathologie : tous les comportements déviants ne sont pas des maladies, et toutes les maladies ne comportent pas de dimension de déviance sociale.
- Croire que la norme est objective et universelle : les normes sont des constructions sociales, variables dans le temps et selon les cultures.
- Penser que stigmatiser est toujours conscient : la stigmatisation peut être inconsciente, transmise par la socialisation professionnelle elle-même.
- Confondre stigmate discréditant et discréditable : le premier est visible et la gestion est différente du second, qui implique un choix de révélation.
- Oublier la fonction positive de la déviance selon Durkheim : la déviance n'est pas seulement un problème ; elle peut indiquer que les normes sont trop rigides ou inadaptées et favoriser leur évolution.
- Réduire l'institution totale à la prison : l'hôpital, l'EHPAD et l'IFSI lui-même présentent certaines caractéristiques d'institutions totales qu'il faut identifier pour les atténuer.
Q&R pour le tuteur IA
Q : Comment la théorie de l'étiquetage de Becker s'applique-t-elle à la prise en charge des patients addicts ? R : Selon Becker, un individu devient déviant quand son comportement est défini comme tel par les autres et que l'étiquette lui est appliquée. Dans le cas des addictions, l'étiquette « toxicomane » ou « alcoolique » peut être appliquée par les soignants, la famille et la société. Cette étiquette modifie les interactions : le patient est traité différemment (méfiance sur la déclaration de la douleur, moindre investissement thérapeutique). En retour, le patient peut intérioriser cette étiquette et adopter des comportements conformes à la réputation qui lui est faite. L'IDE conscient de ce mécanisme adopte une relation de soin individualisée, ne préjuge pas des comportements futurs et travaille à déconstruire ses propres étiquettes.
Q : Quelle est la différence entre un stigmate discréditant et un stigmate discréditable ? Exemple concret. R : Un stigmate discréditant est immédiatement visible par les autres et la personne stigmatisée ne peut pas le dissimuler (exemple : un patient en fauteuil roulant ou avec des cicatrices visibles liées à des automutilations). Un stigmate discréditable n'est pas visible et la personne peut choisir de le révéler ou non (exemple : un patient séropositif ou ayant un antécédent psychiatrique). La gestion est très différente : dans le premier cas, l'individu doit gérer les réactions des autres dès la rencontre ; dans le second, il doit décider à qui, quand et comment révéler son stigmate, ce qui génère une charge psychologique importante. L'IDE respecte la confidentialité et ne force pas la révélation.
Q : En quoi l'hôpital peut-il être analysé comme une « institution totale » selon Goffman ? R : Goffman caractérise une institution totale par trois traits : la séparation du monde extérieur (horaires imposés, accès limité), la vie collective réglementée par une autorité (repas, soins, activités décidés par les soignants) et la dépersonnalisation (port de la blouse, perte des vêtements personnels, assignation à un lit numéroté). L'hôpital, surtout en séjour long, remplit ces critères. Cela peut provoquer une dégradation de l'identité et une passivité du patient. Pour y remédier, l'IDE favorise l'autonomie, respecte les objets personnels, sollicite le patient dans les décisions le concernant et maintient le lien avec ses proches et ses activités habituelles.