IFSI Processus inflammatoires et infectieux

La fièvre et le syndrome infectieux

Cadre programme : référentiel infirmier 2026 (arrêté du 20 février 2026), Domaine B, UE B.1 « Sciences biomédicales » (processus pathologiques). Correspond à l'ex-UE 2.5 (référentiel 2009).

Pourquoi c'est central pour l'IDE : la fièvre est l'un des signes les plus fréquemment rencontrés dans les soins ; l'infirmier doit en comprendre le mécanisme, savoir la mesurer correctement, identifier les signes associés d'alerte et adapter la surveillance selon le contexte clinique.

1. Définition et seuils thermiques

La fièvre est une élévation de la température centrale au-dessus des valeurs normales, résultant d'un mécanisme actif régulé par l'hypothalamus (et non d'une simple accumulation de chaleur). Elle est distincte de l'hyperthermie qui survient sans régulation centrale (coup de chaleur).

TermeValeur orientative
Température normale36,5 °C à 37,5 °C (selon le site de mesure)
Fébricule (ou subfébrile)37,5 °C à 38 °C
FièvreAu-delà de 38 °C (conventionnellement ≥ 38 °C rectale, ou ≥ 37,8 °C axillaire/buccale)
Fièvre élevéeAu-delà de 39 °C
HyperpyrexieAu-delà de 41 °C
HypothermieEn dessous de 36 °C

En pratique : la température rectale est la référence (plus fidèle à la température centrale), mais peu utilisée en routine adulte. La température auriculaire (tympanique) ou axillaire est courante, avec des corrections selon le site. La voie buccale (sous-linguale) donne des valeurs proches de la température centrale si le patient ne respire pas par la bouche. En réanimation, la sonde vésicale avec thermistance ou la sonde oesophagienne donnent une mesure continue de la température centrale.

2. Physiopathologie de la fièvre

2.1 Déclenchement central

L'infection (ou toute stimulation inflammatoire) conduit à la libération de pyrogènes exogènes (LPS bactérien, acides téichoïques, virus) qui activent les macrophages et les monocytes. Ces cellules libèrent des pyrogènes endogènes, principalement des cytokines pro-inflammatoires : IL-1, IL-6, TNF-alpha et interféron.

Ces cytokines atteignent l'hypothalamus (via les organes circumventriculaires) et stimulent la production de prostaglandines E2 (PGE2) qui modifient le point de consigne thermique (setpoint) vers le haut.

2.2 Mécanismes d'élévation thermique

Pour atteindre le nouveau point de consigne plus élevé, l'hypothalamus déclenche :

  • Vasoconstriction cutanée : réduction des pertes de chaleur (peau pâle et froide au début de la fièvre).
  • Frissons : contractions musculaires involontaires produisant de la chaleur.
  • Réduction de la transpiration : limitation des pertes évaporatives.
  • Augmentation du métabolisme de base : production accrue de chaleur.

2.3 Phase de défervescence

Quand l'agent causal est éliminé (ou quand l'antipyrétique agit), le point de consigne revient à la normale. L'hypothalamus déclenche alors :

  • Vasodilatation cutanée : rougeur, chaleur cutanée.
  • Sudation profuse : évacuation rapide de chaleur.
  • Sensation de chaleur, parfois malaise pendant la chute thermique.

Lien clinique : lors d'un accès palustre (paludisme à Plasmodium falciparum), les cycles de fièvre correspondent à la lyse synchronisée des érythrocytes parasités et à la libération massive de pyrogènes. Ce pattern cyclique est un élément diagnostique classique (même s'il est souvent irrégulier en pratique).

2.4 Rôle physiologique de la fièvre

La fièvre est une réponse adaptative :

  • Bactéricide et bactériostatique : de nombreuses bactéries se développent moins bien à des températures élevées.
  • Stimulation de l'immunité : augmentation de l'activité des lymphocytes et des phagocytes.
  • Inhibition de la réplication virale pour certains virus.

La fièvre modérée n'est donc pas systématiquement néfaste. Son traitement systématique est débattu ; il est surtout indiqué pour le confort du patient, en cas d'hyperpyrexie ou en présence de comorbidités (cardiopathie, épilepsie, convulsions fébriles chez le jeune enfant).

3. Les types de courbes thermiques

L'observation de la courbe thermique (tableau de surveillance) peut orienter le diagnostic étiologique.

Type de courbeDescriptionOrientation diagnostique
Continue (ou en plateau)Fièvre stable, peu oscillantePneumonie franche lobaire aiguë (classique), fièvre typhoïde
RémittenteFièvre avec oscillations importantes mais sans retour à la normaleInfections bactériennes courantes
IntermittenteRetour à la normale entre deux pics (fièvre « en dents de scie »)Abcès, paludisme, infections bactériémiques
Hectique (ou septicémique)Oscillations larges et brutales avec sueurs profusesSepsis, endocardite, abcès profond
OndulanteFièvre montant et descendant sur plusieurs jours à semainesBrucellose, lymphome de Hodgkin
RécurrenteÉpisodes fébriles séparés par des intervalles apyrétiques prolongésPaludisme (certains types), maladies périodiques

En pratique : la courbe thermique doit être établie à partir de mesures régulières et documentées dans le dossier de soins. Elle est un outil de surveillance et de communication avec l'équipe médicale.

4. Le syndrome infectieux

Le syndrome infectieux désigne l'ensemble des manifestations cliniques et biologiques qui accompagnent une infection, au-delà de la fièvre seule.

4.1 Signes généraux

  • Fièvre (ou hypothermie chez l'immunodéprimé, le vieillard).
  • Frissons : secousses musculaires involontaires annonçant souvent un pic thermique ou une bactériémie.
  • Asthénie : fatigue intense.
  • Anorexie, nausées.
  • Céphalées, myalgies, arthralgies.
  • Sueurs profuses (notamment lors de la défervescence ou lors de pics septiques).

4.2 Signes biologiques

  • Hyperleucocytose avec polynucléose neutrophile : infection bactérienne aiguë.
  • Lymphocytose : infection virale (leucocytose à prédominance lymphocytaire).
  • Leucopénie : certaines infections virales (grippe sévère, VIH), formes graves de sepsis.
  • Élévation de la CRP et du fibrinogène.
  • Augmentation de la VS (plus lente, moins spécifique).
  • Élévation de la procalcitonine (PCT) : marqueur biologique orientant vers une infection bactérienne invasive, utilisé dans la stratification du risque septique et le suivi de la réponse thérapeutique.

4.3 Signes de gravité à détecter immédiatement

  • Confusion, agitation, troubles de la conscience (défaillance cérébrale).
  • Tachycardie majeure, hypotension (atteinte hémodynamique, risque de choc).
  • Dyspnée, polypnée (atteinte respiratoire).
  • Oligurie ou anurie (défaillance rénale).
  • Purpura, pétéchies ou ecchymoses (thrombopénie, CIVD, méningococcémie).
  • Marbrures cutanées (vasoconstriction périphérique, hypoperfusion).
  • Hypothermie en contexte infectieux (signe de gravité chez le vieillard et l'immunodéprimé).

En pratique : tout signe de gravité associé à une fièvre impose une alerte médicale sans délai. L'IDE ne doit pas attendre la réévaluation planifiée si l'état du patient se modifie.

5. Surveillance infirmière et rôle IDE

5.1 Mesure et surveillance de la température

  • Mesurer la température selon le protocole institutionnel (voie, horaires) et tracer dans le dossier.
  • Identifier le contexte clinique : immunodépression, corticoïdes (pouvant masquer la fièvre), antécédents de convulsions fébriles.
  • Surveiller les signes associés à chaque relevé thermique : frissons, sueurs, état de conscience, paramètres hémodynamiques.
  • Alerter en cas de fièvre supérieure à 38,5 °C persistante malgré traitement, de fièvre très élevée, d'hypothermie, ou de variation thermique anormale.

5.2 Traitements antipyrétiques : rôle de surveillance IDE

Les antipyrétiques (paracétamol en première intention selon prescription médicale) agissent en inhibant la synthèse des prostaglandines hypothalamiques. L'IDE surveille :

  • L'efficacité : surveillance thermique 1 heure après l'administration.
  • La tolérance : en particulier pour les AINS (contre-indiqués en cas de certaines infections, de déshydratation, d'insuffisance rénale) et le paracétamol (hépatotoxicité à dose élevée ou en cas d'insuffisance hépatique).
  • L'hydratation : la fièvre augmente les pertes insensibles ; l'IDE évalue les apports hydriques et surveille les signes de déshydratation.

5.3 Confort du patient fébrile

  • Évaluer la douleur et l'inconfort liés à la fièvre (myalgies, céphalées).
  • Adapter la literie (ni trop couvrir ni découvrir brutalement selon la phase).
  • Encourager les apports hydriques si pas de contre-indication.
  • Surveiller et prévenir les complications des frissons intenses (chutes, arrachement de voies).

5.4 Prélèvements à visée diagnostique

L'IDE réalise ou prépare les prélèvements permettant d'identifier l'agent causal :

  • Hémocultures : avant antibiothérapie, en pic fébrile ou lors de frissons, selon prescription.
  • ECBU (examen cytobactériologique des urines) : si suspicion d'infection urinaire.
  • Prélèvement de gorge, nez, peau selon la clinique.
  • Crachats, aspiration bronchique si infection respiratoire.

Vocabulaire essentiel

  • Fièvre : élévation régulée de la température centrale au-dessus du point de consigne hypothalamique.
  • Hyperthermie : élévation de température sans mécanisme régulateur (coup de chaleur, hyperthermie maligne).
  • Pyrogène exogène : substance étrangère déclenchant la fièvre (LPS, protéines virales...).
  • Pyrogène endogène : cytokines (IL-1, IL-6, TNF-alpha) libérées par les cellules immunitaires et agissant sur l'hypothalamus.
  • Setpoint (point de consigne) : température centrale cible réglée par l'hypothalamus.
  • Défervescence : baisse de la fièvre, avec vasodilatation et sudation.
  • Frissons : contractions musculaires involontaires pendant la montée thermique.
  • Syndrome infectieux : ensemble des manifestations cliniques et biologiques de l'infection.
  • Procalcitonine (PCT) : marqueur biologique orientant vers une infection bactérienne invasive.
  • Purpura : taches hémorragiques cutanéo-muqueuses ne s'effaçant pas à la vitropression (urgence diagnostique si fébrile).
  • Marbrures : aspect marbré de la peau par vasoconstriction, signe d'hypoperfusion périphérique.

Points clés à retenir

  1. La fièvre est une élévation régulée de la température par l'hypothalamus, médiée par des cytokines pro-inflammatoires et la synthèse de PGE2.
  2. La montée thermique s'accompagne de frissons, vasoconstriction et peau froide ; la défervescence provoque vasodilatation et sueurs.
  3. La courbe thermique (continue, rémittente, intermittente, hectique) peut orienter le diagnostic étiologique.
  4. Le syndrome infectieux associe fièvre, frissons, asthénie, myalgies et anomalies biologiques (CRP, NFS, procalcitonine).
  5. Les signes de gravité (confusion, hypotension, oligurie, purpura, marbrures) imposent une alerte médicale immédiate.
  6. La fièvre peut être absente chez l'immunodéprimé, le vieillard et le patient sous corticoïdes : surveiller les autres signes.
  7. Les hémocultures doivent être prélevées avant toute antibiothérapie, idéalement lors des pics fébriles.

Pièges fréquents

  1. Attendre la fièvre pour suspecter une infection grave : chez le vieillard, l'immunodéprimé ou le patient sous corticoïdes, l'hypothermie, la tachycardie ou la confusion peuvent être les seuls signes.
  2. Confondre fièvre et hyperthermie : le coup de chaleur (hyperthermie exogène) ne répond pas aux antipyrétiques car il n'est pas médié par les prostaglandines hypothalamiques. Son traitement est le refroidissement physique rapide.
  3. Couvrir excessivement un patient fébrile pendant les frissons : pendant la phase ascendante, le patient a froid (vasoconstriction), mais trop couvrir entrave la dissipation de chaleur lors du pic et de la défervescence.
  4. Oublier l'hydratation : la fièvre augmente les pertes hydriques (transpiration, polypnée) ; une déshydratation aggrave l'état général et peut favoriser la confusion chez le vieillard.
  5. Prélever les hémocultures après l'antibiotique : l'antibiothérapie préalable peut stériliser les hémocultures et priver le bilan diagnostic d'une information cruciale.
  6. Ne pas vérifier le purpura à la vitropression : le purpura vasculaire (non fébrile) s'efface ; le purpura septique (méningococcémie) ou thrombocytopénique ne s'efface pas. Cette différence est décisive.

Q&R pour le tuteur IA

Q : Pourquoi les frissons apparaissent-ils au début de la montée fébrile et non lors de la fièvre établie ? R : Les frissons sont un mécanisme de production de chaleur par contractions musculaires. Ils surviennent pendant la phase d'élévation du point de consigne hypothalamique : l'hypothalamus « pense » que la température est trop basse par rapport au nouveau setpoint, et active les mécanismes producteurs de chaleur (frissons) et réducteurs de pertes (vasoconstriction). Une fois le nouveau setpoint atteint, les frissons cessent car la température corporelle correspond à la cible. Lors de la défervescence, l'hypothalamus retrouve son setpoint normal : la température du corps étant alors trop élevée par rapport à la nouvelle cible, il active les mécanismes de dissipation (vasodilatation, sueurs), et les frissons disparaissent.

Q : Quelle est la différence entre CRP et procalcitonine dans la surveillance d'une infection ? R : La CRP est un marqueur sensible et non spécifique de l'inflammation, s'élevant dans toutes les infections (bactériennes et virales) et dans de nombreuses pathologies inflammatoires non infectieuses. La procalcitonine (PCT) est un marqueur plus spécifique des infections bactériennes sévères et des états septiques. En pratique, une PCT très élevée oriente fortement vers une bactériémie ou un sepsis bactérien. La PCT se normalise également plus vite que la CRP à l'arrêt de l'infection, ce qui permet de guider la durée de l'antibiothérapie.

Q : Pourquoi ne faut-il pas systématiquement traiter la fièvre modérée ? R : La fièvre modérée est une réponse physiologique adaptative : elle stimule les cellules immunitaires, ralentit la croissance de certains agents pathogènes et inhibe la réplication de certains virus. Son traitement systématique n'est pas recommandé. Les indications du traitement antipyrétique sont surtout le confort du patient, les fièvres très élevées (risque de convulsions, de déshydratation sévère) et les situations à risque particulier (cardiopathie sévère, épilepsie, antécédents de convulsions fébriles chez l'enfant). En dehors de ces cas, l'objectif est la surveillance et la recherche de la cause, pas l'abaissement automatique de la température.

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