Comptabiliser une fusion : valeur réelle ou valeur comptable ?
Une fois la parité fixée (➤ chapitre 1), reste à enregistrer les apports dans les comptes de la société bénéficiaire. Tout le chapitre tient à une question : à quelle valeur inscrire les actifs et passifs reçus ? La réponse n'est pas libre — elle est imposée par le PCG selon la nature de l'opération. Les écritures ci-dessous suivent le PCG recodifié (règlement ANC 2022-06, applicable aux exercices ouverts depuis le 1ᵉʳ janvier 2025).
01La règle qui commande tout : article 743-1 du PCG
Deux jeux de valeurs sont possibles pour les apports :
- la valeur réelle : les valeurs individuelles attribuées à chaque élément dans le traité d'apport, y compris ceux qui ne figurent pas au bilan de l'absorbée (une marque, un impôt différé actif) ou qui n'y sont pas isolés (provision pour retraites, impôt différé passif) ;
- la valeur comptable : les valeurs telles qu'elles figurent dans les comptes de l'absorbée à la date d'effet, calculées avec ses propres méthodes comptables (même si l'absorbante en applique d'autres).
Le choix entre les deux dépend de deux paramètres croisés : le type de contrôle (commun ou distinct) et le sens de l'opération (à l'endroit ou à l'envers).
| Sens de l'opération | Entités sous contrôle distinct | Entités sous contrôle commun | |
| :---: | :---: | | À l'endroit | Valeur réelle | Valeur comptable | | À l'envers | Valeur comptable | Valeur comptable |
La logique : seule une fusion à l'endroit entre entités sous contrôle distinct est une véritable prise de contrôle — on réévalue alors les apports à leur valeur réelle. Tous les autres cas sont un simple maintien ou renforcement de contrôle (on reste « en famille ») : dans l'esprit des comptes consolidés, on ne réévalue rien, d'où la valeur comptable.
Le cas « à l'envers » mérite une justification propre : les actifs et passifs de la cible (l'absorbante) ne peuvent pas être réévalués parce qu'ils ne sont pas dans le traité d'apport — celui-ci ne contient que ceux de l'initiatrice (l'absorbée), qui n'ont pas à être réévalués. D'où la valeur comptable, quel que soit le type de contrôle.
:::focus Une dérogation utile (art. 743-3 du PCG). Quand l'actif net comptable apporté est insuffisant pour libérer le capital, on peut exceptionnellement retenir la valeur réelle pour des apports qui devaient l'être à la valeur comptable. Cette porte de sortie ne joue pas pour une création ex nihilo, ni pour une TUP, ni pour les fusions et scissions sans échange de titres. :::
Un dernier réflexe sur le contenu des apports à la valeur comptable : on reprend aussi les actifs et passifs fictifs (frais d'établissement, écarts de conversion) et les subventions d'investissement, car l'absorbante prend la suite de l'absorbée. En revanche, provisions réglementées et amortissements dérogatoires ne sont pas des actifs/passifs mais des capitaux propres — les provisions réglementées seront reprises via la prime de fusion pour des raisons fiscales (➤ § 7).
02Identifier le type de contrôle
:::definition
- Contrôle commun : l'une des entités contrôle déjà l'autre avant l'opération, ou les deux dépendent déjà d'une même société mère.
- Contrôle distinct : aucune des deux ne contrôle l'autre, et elles ne partagent pas de mère commune (art. 741-1 du PCG). :::
La notion de contrôle renvoie aux comptes consolidés (➤ chapitre 7). Le contrôle exclusif (règlement ANC 2020-01, art. 211-3) résulte, au choix : de la détention de la majorité des droits de vote ; de la désignation, deux exercices de suite, de la majorité des organes de direction (présomption dès qu'on dépasse 40 % des droits de vote sans qu'un autre associé fasse mieux) ; ou d'une influence dominante par contrat ou clause statutaire.
Il faut aussi surveiller le contrôle conjoint (partage du contrôle entre un nombre limité d'associés qui décident d'un commun accord, art. 211-4). Sa règle est simple (art. 743-2 du PCG) :
| Contrôle de la cible avant → après | Exclusif après | Conjoint après | Aucun contrôle après | |
| :---: | :---: | :---: | | Contrôle exclusif | Réelle | Réelle | Réelle | | Contrôle conjoint | Réelle | Comptable | Réelle | | Aucun contrôle | — | Réelle | — |
Autrement dit : le contrôle conjoint maintenu avant et après → valeur comptable ; toute modification du contrôle → valeur réelle. À noter enfin : une filialisation d'une branche suivie d'une perte de contrôle au profit d'une entité sous contrôle distinct s'évalue toujours à la valeur réelle ; et la reprise des valeurs comptables sous contrôle commun se fait sans les modifier (art. 744-2).