IFSI Santé publique et épidémiologie

Les définitions de la santé

Cadre programme : référentiel infirmier 2026 (arrêté du 20 février 2026), Domaine C, UE C.1 « Santé publique, promotion de la santé et éducation thérapeutique ». Correspond à l'ex-UE 1.2 (référentiel 2009).

Pourquoi c'est central pour l'IDE : la conception que l'infirmier a de la santé conditionne son regard sur le patient : réduire la santé à l'absence de maladie, c'est passer à côté des ressources, des projets de vie et des déterminants qui font ou défont la santé au quotidien.

1. La définition de l'OMS (1948)

1.1 Texte de référence

En 1948, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) inscrit dans son acte constitutif la définition suivante :

« La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité. »

Cette définition est restée inchangée depuis sa rédaction. Elle repose sur trois dimensions articulées :

DimensionContenu
PhysiqueFonctionnement optimal des organes et systèmes ; absence de maladie organique
MentaleÉquilibre émotionnel, capacité de penser, de réagir, de faire face au stress
SocialeCapacité à jouer un rôle dans la famille, le travail, la communauté ; liens sociaux

1.2 Apports de la définition de 1948

Avant 1948, la médecine se définissait essentiellement par la lutte contre la maladie (modèle biomédical). L'OMS introduit deux ruptures majeures :

  1. La santé n'est pas synonyme d'absence de maladie : un patient peut être malade mais se sentir en bonne santé subjective, et inversement.
  2. La santé est tridimensionnelle : le social est reconnu comme une composante à part entière, ouvrant la voie aux interventions sur les conditions de vie.

En pratique : lors d'un entretien d'évaluation, l'IDE explore les trois dimensions (douleur physique, moral, vie sociale) et non la seule plainte médicale.

2. Les critiques de la définition de l'OMS

2.1 L'idéal inatteignable

Le terme « complet bien-être » est critiqué comme utopique : aucun individu ne peut maintenir en permanence un état de bien-être complet dans les trois dimensions. Cette définition risque donc de médicaliser l'existence humaine (tout état imparfait devient un problème de santé).

2.2 La santé comme état statique

La définition de 1948 décrit un état (état de complet bien-être) et non une capacité. Elle est peu opérationnelle pour les soignants, qui accompagnent des transitions, des adaptations, des trajectoires.

2.3 Absence de la dimension temporelle et subjective

La définition ne tient pas compte du vécu du patient, de sa perception de sa propre santé, ni de l'évolution dans le temps (maladie chronique, handicap, vieillissement).

3. Les évolutions et compléments conceptuels

3.1 La santé positive

La santé positive (ou salutogenèse, concept développé par Aaron Antonovsky dans les années 1970-1980) déplace le regard : au lieu de chercher les causes de la maladie (pathogenèse), elle cherche les ressources qui permettent de rester en bonne santé ou de s'y rétablir, appelées ressources de résistance généralisées (biologiques, psychologiques, sociales).

Antonovsky introduit le concept de sens de la cohérence (Sense of Coherence) : la capacité de percevoir le monde comme compréhensible, gérable et signifiant. Plus ce sens est élevé, meilleure est la santé perçue, même face à l'adversité.

3.2 La Charte d'Ottawa (1986)

La Charte d'Ottawa pour la promotion de la santé (OMS, 1986) apporte une définition complémentaire, plus dynamique et opérationnelle :

« La santé est perçue comme une ressource de la vie quotidienne, et non comme le but de la vie. »

Elle insiste sur la santé comme moyen (permettre à l'individu de réaliser ses aspirations) et non comme une fin en soi. Cinq axes d'action sont définis (voir la fiche « Les politiques de santé publique »).

3.3 Le modèle biopsychosocial (Engel, 1977)

Le médecin George Engel propose en 1977 le modèle biopsychosocial en réaction au modèle biomédical réductionniste. La maladie est le produit d'une interaction entre :

  • des facteurs biologiques (génétique, physiologie, pathologie),
  • des facteurs psychologiques (émotions, croyances, comportements, mécanismes d'adaptation),
  • des facteurs sociaux (famille, travail, culture, ressources économiques).

Ce modèle est celui sur lequel s'appuie aujourd'hui la formation infirmière.

ModèlePériodePostulat central
BiomédicalXIX-XX sièclesMaladie = dysfonction organique ; traitement = réparation
Biopsychosocial (Engel)À partir de 1977Maladie = interaction bio/psycho/social ; soin = approche globale
Salutogénèse (Antonovsky)À partir des années 1980Santé = ressources mobilisées ; soin = renforcement des capacités

3.4 La définition fonctionnelle (Huber et al., 2011)

Des chercheurs néerlandais (Machteld Huber et al., 2011) proposent une révision de la définition de l'OMS : la santé serait la capacité à s'adapter et à s'autoréguler face aux défis biologiques, psychologiques et sociaux. Cette approche est particulièrement pertinente pour les maladies chroniques et le handicap.

3.5 La notion de « bien-être subjectif »

La perception subjective de sa propre santé (la santé perçue ou santé déclarée) est un indicateur validé : les individus qui déclarent leur santé « bonne » ou « très bonne » ont statistiquement une espérance de vie plus longue, indépendamment de leur état objectif de santé. Les enquêtes de santé publique (Baromètre de Santé publique France) l'utilisent couramment.

4. Les déterminants sociaux de la santé : premier aperçu

La santé n'est pas seulement une affaire individuelle. Les inégalités sociales de santé montrent que les conditions de vie (revenus, logement, éducation) influencent fortement l'état de santé. Ce thème est développé dans la fiche « Les déterminants de la santé ».

En pratique : un patient précaire n'est pas « moins motivé » à prendre soin de sa santé. Ses conditions de vie limitent concrètement ses marges de manœuvre. L'IDE adapte les conseils à la réalité de la personne.

Vocabulaire essentiel

  • Santé (OMS, 1948) : état de complet bien-être physique, mental et social, ne se réduisant pas à l'absence de maladie.
  • Modèle biomédical : conception réductrice de la santé centrée sur la pathologie organique.
  • Modèle biopsychosocial (Engel, 1977) : la maladie résulte de l'interaction de facteurs biologiques, psychologiques et sociaux.
  • Salutogenèse : approche centrée sur les ressources favorisant la santé (Antonovsky).
  • Sens de la cohérence : capacité à percevoir le monde comme compréhensible, gérable et signifiant (Antonovsky).
  • Santé positive : conception de la santé comme ressource et non comme absence de maladie.
  • Charte d'Ottawa (1986) : document fondateur de la promotion de la santé : la santé est une ressource de la vie quotidienne.
  • Santé perçue / santé déclarée : évaluation subjective par l'individu de son propre état de santé ; indicateur prédictif validé.
  • Inégalités sociales de santé : différences de santé systématiques selon le rang social, le niveau d'éducation, les revenus.

Points clés à retenir

  1. La définition de l'OMS (1948) articule trois dimensions : physique, mentale et sociale. Elle ne se réduit pas à l'absence de maladie.
  2. Cette définition est critiquée pour son idéal inatteignable (« complet bien-être ») et son caractère statique.
  3. Le modèle biopsychosocial (Engel, 1977) est le cadre de référence actuel en soins infirmiers : la santé et la maladie résultent d'une interaction entre biologie, psychologie et social.
  4. La salutogenèse (Antonovsky) déplace le regard vers les ressources : l'IDE mobilise les capacités du patient plutôt que de seulement traiter ses déficits.
  5. La Charte d'Ottawa (1986) définit la santé comme une ressource de la vie quotidienne, fondement de la promotion de la santé.
  6. La santé perçue est un indicateur épidémiologique validé : elle prédit la mortalité indépendamment de l'état objectif.
  7. Les inégalités sociales de santé montrent que la santé est aussi un produit des conditions de vie, pas seulement des comportements individuels.

Pièges fréquents

  1. Réduire la santé à l'absence de maladie : c'est le modèle biomédical, incompatible avec la définition de l'OMS et la pratique infirmière holistique.
  2. Confondre modèle biopsychosocial et holisme vague : le modèle d'Engel a une structure précise (trois systèmes en interaction), ce n'est pas simplement « prendre en compte l'ensemble de la personne ».
  3. Prendre la définition de 1948 comme la seule référence : elle est fondatrice, mais incomplète. La Charte d'Ottawa, la salutogenèse et Huber apportent des compléments indispensables.
  4. Confondre salutogenèse et positivisme naïf : la salutogenèse n'ignore pas la maladie ; elle cherche ce qui permet de maintenir ou de retrouver la santé malgré les contraintes.
  5. Oublier la dimension temporelle : la santé est un processus dynamique. Un patient en maladie chronique peut avoir une santé perçue très satisfaisante grâce à ses ressources d'adaptation.

Q&R pour le tuteur IA

Q : Quelles sont les limites de la définition de l'OMS de 1948 ? R : Trois limites principales. Premièrement, l'idéal de « complet bien-être » est inatteignable et risque de médicaliser tout état imparfait. Deuxièmement, la définition décrit un état statique, non une capacité d'adaptation, ce qui la rend peu opérationnelle pour les soignants accompagnant des trajectoires de vie. Troisièmement, elle ne prend pas en compte la dimension subjective (santé perçue) ni l'évolution dans le temps (maladie chronique, handicap). Ces limites ont conduit à des approches complémentaires comme la salutogenèse (Antonovsky) et la Charte d'Ottawa (1986).

Q : En quoi le modèle biopsychosocial change-t-il la pratique infirmière ? R : Le modèle biopsychosocial (Engel, 1977) oblige l'IDE à explorer les trois dimensions : le versant biologique (symptômes, pathologie), le versant psychologique (vécu, émotions, croyances de santé, mécanismes d'adaptation) et le versant social (entourage, conditions de vie, accès aux soins, ressources économiques). Concrètement, lors d'un bilan de soins, l'IDE ne se limite pas à la plainte médicale mais ouvre le dialogue sur la situation de vie. Cela modifie aussi les objectifs éducatifs : il ne suffit pas de transmettre des informations biologiques, il faut adapter le message à la réalité sociale et aux croyances du patient.

Q : Pourquoi la santé perçue est-elle un indicateur utilisé en santé publique ? R : La santé perçue (question du type « Comment évaluez-vous votre santé en général ? ») prédit la mortalité future de façon indépendante de l'état de santé objectif mesuré cliniquement. Des études de cohorte montrent que les personnes déclarant leur santé « mauvaise » ont un risque de décès significativement plus élevé à court et moyen terme. C'est un indicateur simple, rapide à recueillir et à grande échelle dans les enquêtes de population (Baromètre de Santé publique France). Il capture des dimensions (sentiment d'efficacité, ressources, moral) que les indicateurs biologiques ne mesurent pas.

Q : Qu'est-ce que la salutogenèse et comment l'IDE peut-elle l'appliquer ? R : La salutogenèse (Antonovsky, années 1970-1980) est une approche qui cherche les ressources permettant de préserver ou de retrouver la santé, plutôt que les causes de la maladie. Le concept central est le sens de la cohérence : percevoir sa vie comme compréhensible (je comprends ce qui m'arrive), gérable (j'ai les ressources pour y faire face) et signifiante (cela en vaut la peine). En pratique, l'IDE peut explorer avec le patient ce qui lui a déjà permis de surmonter des difficultés, identifier ses ressources sociales, affectives et spirituelles, et construire un projet de soin qui renforce ces ressources plutôt que de souligner uniquement les déficits.

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